La monnaie et le délire du déficit

Marc Tamisier

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Nous y voilà, l’actualité sanitaire s’estompe et la pompe à finances réclame son dû. L’argent a coulé à flots, sans retenue, notre dette s’est accrue au-delà de l’inimaginable pour que nous, citoyens, puissions continuer à manger en attendant la vaccine. Nous devrions certainement dire merci à notre bon berger, car il ne nous a pas laissés mourir, mais maintenant, nous devons payer ! Il n’y a pas d’argent miraculeux, dira-t-on ; on ne peut pas laisser tourner l’hélicoptère à billets ; la France s’est endettée pour les Français, que les Français se privent maintenant pour la France. Fi des retraites gabegiques, aux rencarts les allocations étudiantes, haro sur les chômeurs qui resquillent en plus d’être fainéants. Il faut trouver l’argent, trouver l’argent, trouver l’argent. Un bon chef de famille est un homme moral qui sait payer ses dettes. C’est d’ailleurs écrit : « Un crédit vous engage et doit être remboursé. » Eh bien, le bon chef d’État et son bon gouvernement, preux chevaliers de la moralité financière doivent sacrifier, eux aussi, les surplus de leurs concitoyens. Et s’ils sont trop maigres, eh bien…

 

Disons-le tout de go, cette argumentation est délirante. Mais comme, selon le proverbe : plus c’est gros mieux ça passe, il va falloir que j’argumente solidement pour nous en délivrer. Quel est mon titre pour cela ? s’offusquera la gent journalistique mainstream. Aucun, chers adulateurs des dogmes de cette économie qui fabrique la misère et accuse les riens de voler leur pauvreté. D’ailleurs, je ne suis pas davantage physicien, ce qui ne m’empêche pas de marcher selon les principes de la gravité et de tout faire pour ne pas tomber. Je ne suis donc pas économiste, mais c’est de mon argent qu’il s’agit et je ne laisserai à personne le droit de m’interdire de penser cet argent ou plutôt, cette monnaie. Notre citoyenneté a assez enduré les experts et, sauf le respect que je dois à la gent ovine, mon cerveau me dit que je n’ai pas à suivre BFM comme un mouton. D’autant plus que, soyons honnêtes, nous avons de bons économistes à lire et à comprendre et ce que je vais dire leur doit beaucoup.1

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Commençons donc pas nous poser une question. En fin de mois, un salarié reçoit un salaire, c’est-à-dire une certaine quantité de monnaie. D’où provient cette monnaie ? Et si notre homme est un commerçant, il a reçu sa rémunération de ses clients. Alors, d’où provenait la monnaie que les clients lui ont laissée ? Vient-elle des impôts ? Mais ajoutons que vous venez d’acheter une maison. La banque vous a accordé un crédit sur 20 ans. En fait, elle s’est accordé un intérêt pendant 20 ans en vous créditant. Et d’où venait son argent ? Les impôts2 que vos concitoyens ont payés étaient-ils calculés pour que vous et tous les futurs propriétaires puissiez emprunter ? Et si l’on ajoute à cela toutes les dépenses imprévues qui augmentent la fortune déjà colossale des plus riches, on ne peut plus croire que les impôts, même montés à 50 % des revenus, constituent la richesse de la Nation.

Voilà donc une première vérité à bien ancrer dans nos raisonnements et nos décisions : l’État-nation ne fonctionne pas comme une famille. Le salarié ou le commerçant et même l’actionnaire reçoivent des quantités de monnaie qui n’étaient pas stockées dans les coffres de l’État avant de leur être confiées. Elles sont fabriquées ou plutôt « émises » à la demande. Pour bien le comprendre, reprenons l’exemple du crédit immobilier. Quand votre banque vous accorde votre prêt, l’argent qu’elle vous verse n’avait aucune existence avant qu’elle vous le verse. C’est peut-être difficile à accepter, mais il faut tout de même se demander comment nous avons pu croire que votre crédit, tous les crédits, toutes les aides de secours et tous les dividendes d’actionnaires étaient déjà compris dans les parts de revenus prélevés au titre de nos impôts. À réfléchir deux secondes, une fois que cela est vu, on se rend compte que l’on avait bien été pris pour des moutons ou des pigeons, comme vous préférez.

Mais, dira-t-on, si la banque produit la monnaie qui nous permet d’acheter notre maison, comment se fait-il qu’elle n’annule pas les dettes quand nous ne pouvons plus rembourser ? N’est-ce pas qu’elle est tenue, elle aussi, de tenir des comptes équilibrés ? Ce n’est pas faux. Et il faut en fait remonter jusqu’aux banques centrales, ces institutions constituées par les pouvoirs politiques. Ce sont-elles qui in fine émettent la monnaie. En résumé, votre banque de crédit a elle-même un compte auprès de la banque centrale qui émet la monnaie qu’elle va vous prêter, des yens, des dollars, des euros ou des francs. Et lorsque votre banque de crédit crédite votre compte, elle se crédite elle-même sur ce compte auprès de la banque centrale, laquelle autorise ce crédit en émettant la monnaie demandée à un taux dit « directeur ». Sans cette banque centrale, en fait, les banques de crédit pourraient bien émettre des chiffres, vous créditer de 100 000, par exemple, mais ces 100 000 ne seraient ni des roubles, ni des couronnes, ni des euros.

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Aussi loin que l’archéologie remonte, la monnaie a toujours présenté deux faces. L’une chiffrée et l’autre à l’effigie du pouvoir qui donne sens à ces chiffres. Il s’agissait d’un Empereur, d’un Roi ou d’une sorte de personnalité collective comme une République ou un État, mais aucune monnaie ne pouvait s’en passer. Et même lorsque nos comptes bancaires ne sont plus que des écritures numériques, ils font encore nécessairement signe vers l’autorité qui les légitime, ne serait-ce que par les noms que l’on donne aux unités monétaires : écus, florins ou euros. Cette face à l’effigie du pouvoir politique est celle qui permet à la monnaie de circuler. Elle engage le pouvoir politique de telle manière qu’il garantit que les 100 euros que je donne aujourd’hui au plombier vaudront bien encore 100 euros quand le plombier les donnera au coiffeur ou au garagiste ; ce sans quoi, évidemment, ni le plombier, ni le coiffeur, ni le garagiste ne les accepteraient. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le faussaire est férocement puni : il n’a pas les moyens de garantir la valeur de sa monnaie et, par conséquent, son argent ne peut que disqualifier l’argent légitime qui circule.

Pour résumer, disons qu’il convient de distinguer l’émetteur de monnaie et les utilisateurs de cette monnaie, l’émission et la circulation. Émettre les quantités de monnaie, c’est le rôle des banques centrales. Elles sont seules à pouvoir le faire non seulement parce qu’elles sont les seules à en avoir le droit, mais surtout parce que nous n’aurions plus confiance dans nos dépenses et nos recettes si nous ne savions, précisément, d’où vient notre argent. Quant aux utilisateurs, eh bien ce sont nous, vous et tous les autres qui faisons circuler ou qui thésaurisons ces quantités de monnaie, y compris la banque qui nous accorde notre prêt immobilier.

 

La question principale de l’économie monétaire n’est donc absolument pas celle du remboursement de quelque dette ou de la réduction des déficits. Ces questions existent, bien sûr, mais en second lieu, car, si besoin, la banque centrale peut à tout moment émettre les sommes nécessaires pour rembourser ou combler les dépenses. Ce n’est pas nécessairement ce qu’elle doit faire, mais elle le peut. 3

En fait, la question principale est politique, ce qui n’est pas étonnant, puisque les banques centrales sont des institutions fondées par les pouvoirs politiques. Elle peut être formulée ainsi : comment distribuer la monnaie ? Selon la réponse à cette question, l’argent ira plutôt dans la poche des actionnaires, dans le salaire des employés, dans des services publics ou des subventions domestiques privées, etc. Il passera directement sur les comptes en banques des particuliers ou bien sur ceux des collectivités locales ou encore dans les rouages spéculatifs des banques d’investissement.

On le voit, la responsabilité politique des banques centrales est lourde, aussi lourde qu’un pouvoir politique. D’autant plus qu’elles sont limitées dans leur capacité d’émission de monnaie. Non pas qu’elles soient contraintes par quelque déficit ou quelque dette, mais bel et bien par l’économie qu’elles financent. Il faut que la monnaie qu’elles émettent soit utile afin qu’elle soit utilisée et qu’elle circule. Si elles émettent trop de monnaie relativement à ce qui peut être vendu et acheté, celle-ci se déprécie et les prix augmentent. L’inflation apparaît qui peut entrainer une nouvelle émission de monnaie pour que la circulation continue malgré les prix plus élevés. Se met en place un mécanisme redoutable qui risque finalement de faire perdre la main à la banque centrale. Autrement dit, la politique d’émission des banques centrales est indexée sur l’économie réelle des utilisateurs. Et l’on voit bien, ici, qu’il ne s’agit certainement pas de la contrainte du chef de famille qui doit faire avec ce qu’il reçoit, mais qu’à l’inverse, les banques centrales doivent émettre en fonction de ce qui se fait et ce qui doit être fait.

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Cela étant, deux problèmes doivent être abordés. Le premier est celui de la souveraineté politique monétaire : si l’économie au sein de laquelle circule une monnaie est insuffisante pour faire vivre ses utilisateurs, alors la politique de la banque centrale se trouve nécessairement soumise à des fournisseurs et des créditeurs extérieurs. En somme, sa monnaie est sous tutelle. C’est notamment le cas des pays dits sous-développés qui ne peuvent qu’obéir à d’autres pays quant aux politiques monétaires et, par suite, économiques qu’ils ont à mener ; ce qui, finalement, met sous tutelle l’ensemble de leur population. Sans doute pourrait-on penser que les pays tutélaires vont mettre toute leur ardeur à faire en sorte que les pays débiteurs deviennent souverains, mais force est de constater que ce n’est pas le cas. Ils profitent plutôt de la vulnérabilité de ceux qu’ils aident charitablement pour perpétuer ce qui n’est rien moins qu’une politique de pillage colonial.

Le second problème est celui de la prise de décision politique en matière d’émission de monnaie. Les banques centrales sont des institutions politiques : elles ont été instituées par des lois et des décrets. Mais qui décide maintenant de leur politique monétaire ? Si nous pensons être en démocratie, nous avons une réponse rapidement trouvée : les citoyens. Plus concrètement, nous pourrions dire que c’est en transitant par la représentation démocratique, par le Parlement notamment, que se décident les réponses à la question : comment distribuer la monnaie ? Mais sommes-nous en démocratie lorsque les employés de la banque centrale décident eux-mêmes de ces réponses ? Certainement pas. Nous avons plutôt affaire à un régime technocratique qui obéit à des décisions radicalement apolitiques, à des soi-disant principes économiques qui n’ont pas plus de sens que le rapprochement entre un chef d’État et un chef de famille. Et ce régime fait que les banques centrales se comportent finalement comme de simples banques, tout simplement parce qu’elles n’ont plus de boussole. Elles donnent à ceux qui leur inspirent confiance, aux amis en quelque sorte.

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Venons en plus précisément à la situation de la France, puisque c’est elle qui nous est montrée du doigt comme la lèpre sur le corps du bel homme. Le premier problème pose une première question : la France est-elle un pays indépendant de tout autre pays par son économie réelle ? Autrement dit, est-elle un pays développé plutôt que sous-développé ou en voie de développement ? La réponse pourrait être chiffrée, mais elle serait positive. La France peut satisfaire les besoins de la population française, soit par sa production intérieure soit par échanges réciproques avec d’autres pays. Cela dit, cette réponse devrait aussi être modulée : nous devrions plutôt dire que, pour le moment, la France est encore en mesure d’assurer sa souveraineté monétaire. Mais si les décisions irresponsables prises depuis la gouvernance d’Estaing-Chirac-Barre maintiennent le cap d’un appauvrissement des Français et d’une destruction de tout ce qui fait leur art de vivre ensemble, nous serons bientôt obligés de mendier et de mettre nos finances sous tutelle, car toute notre richesse et toutes nos capacités de coopération internationale auront été détruites.

Ceci nous amène alors au second problème et à une seconde question : la France décide-t-elle de sa politique monétaire de manière démocratique ? La réponse est cette fois négative et dramatique. Les gouvernants français, apparemment élus démocratiquement, ont confié les rênes de la finance à des technocrates. Ils ont renoncé à leur responsabilité et comme ils ne sont pas idiots, nous devons reconnaître qu’ils l’ont fait en connaissance de cause. Plus précisément, en créant une banque centrale européenne sans pouvoir politique européen capable de lui dire comment dépenser, ils ont condamné tous les pays d’Europe à renoncer à leur responsabilité démocratique. Ou encore, les États européens se sont mis eux-mêmes sous tutelle alors qu’ils sont parmi les plus développés du monde. Depuis, nos économies obéissent à des règles de calcul radicalement absurdes puisqu’elles n’ont plus de sens politique. Elles ne visent qu’un effet : l’enrichissement toujours plus irrationnel des amis des dirigeants de la BCE. Et c’est pourquoi ils s’abreuvent mutuellement de chiffres, de balances, de trajectoires exponentielles, de tableurs et de pourcentages qui finissent par former une sorte de logorrhée délirante4. Et c’est au nom de ce délire que leurs experts Diafoirus entendent nous faire peur avec leur taux d’endettement et leur mise en procès de toute dépense qui ne rapportera pas toujours davantage à leurs amis. Lesquels amis d’ailleurs, ne vivent que pour avoir plus d’argent et mourront sans même avoir compris qu’ils avaient mené une vie absurde et nihiliste à faire vomir le moins sage des anthropopithèques.

 

Contrairement à ce que ces experts veulent nous faire croire, l’économie monétaire n’est donc pas le privilège des experts. Ou alors il faut renoncer à la démocratie une fois pour toutes et remercier nos bons maîtres s’ils sont bons et les remercier encore s’ils nous détruisent, parce que, de toute façon, nous aurons renoncé à notre citoyenneté. Mais si nous sommes encore des citoyens, nous devons reconnaître que la question n’est pas celle des dettes, déficits et autres trous budgétaires, mais bien celle de la souveraineté monétaire de notre démocratie. À cet égard, compte tenu de la tutelle sous laquelle nos gouvernants nous ont placés, cette question de la souveraineté peut être formulée de deux manières : devons-nous sortir de l’Europe monétaire et renoncer à l’Europe pour assurer notre souveraineté monétaire ? ou devons-nous sortir de cette Europe-là pour construire une souveraineté monétaire européenne et, donc, une démocratie européenne ? Ce sont là les deux formulations du seul problème que posent nos dépenses. Toutes les équations, tous les taux et autres charabias délirants n’ont pas à nous en détourner. Car, si nous ne le prenons pas en responsabilité, quelles que soient les courbes, elles se traduiront toujours par l’absurdité d’un enrichissement sans limites de quelques-uns aux dépens de toutes les richesses qui font le sens de notre vie commune, que celle-ci soit française ou européenne.

 

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1 — Citons en particulier ceux qui se sont rassemblés en France sous la bannière des « Économistes atterrés » et ceux qui se reconnaissent sous l’égide de la « Théorie Moderne de la Monnaie », notamment outre-Atlantique.

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2 — On nous répète si souvent que les impôts font le budget de la nation qu’il faut apporter un tout petit éclaircissement quant à leurs fonctions réelles. L’argent qui circule est émis par les banques centrales, c’est ce que nous allons voir. Mais au sein même de cette circulation, prennent place des circuits plus restreints, un peu comme des intra-économies au sein de l’inter-économies qu’irrigue la monnaie. Les impôts sont des voies qu’empruntent certains de ces circuits plus restreints. Ils permettent l’orientation de certains flux de monnaie qui ont pour caractéristique de rendre solidaire l’État, y compris ses ministères, et chacun des membres de la population. Ils ne font pas toute l’économie, loin de là, puisqu’ils n’absorbent pas toute la monnaie, mais ils solidifient sa solidarité puisque chacun est concerné par tous. En somme, ils donnent un sens individuel à notre vie commune et un sens communautaire à notre individualité. Ce qui explique, d’ailleurs, que les plus barbares d’entre nous ne jurent que par l’abolition des impôts : ils croient ne rien devoir à personne, même pas le trottoir sur lequel ils marchent.

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3 — Les banques centrales n’ont pas failli à ce rôle de remise à niveau des déficits dès lors qu’il s’agissait de remédier à des dettes d’établissements bancaires, ou encore de graisser un peu plus la patte de ceux qui trouvaient moyen de se plaindre malgré l’indécence de leur fortune. Aussi bien lors de la crise de 2008, qui a enfoncé dans la misère des millions de foyers, qu’aujourd’hui, alors que sévi une crise dite sanitaire, les robinets monétaires ont été ouverts alors que, quelques mois auparavant, les gouvernants juraient sur tous leurs dieux qu’il n’y avait pas d’argent miracle.

Mais au-delà de ces épisodes qui montrent bien que les drames de remboursement des déficits ne terrorisent que ceux qui veulent y croire, il faut encore rendre compte d’une idée sous-jacente souvent présente en économie : la nécessité d’un fonds de réserve. Cette idée affirme que les États (ou quelque communauté politique que ce soit) doivent disposer de réserves suffisantes pour, à tout moment, pouvoir rembourser toutes les avances qui leur ont été faites. Le plus souvent on considère que ces réserves doivent être mesurées en quantité d’or.

Cette affirmation appelle deux remarques.

La première est d’ordre historique. En 1971 aux USA, Richard Nixon a supprimé l’exigence de convertibilité du dollar en or. Depuis, les quantités de monnaie à l’effigie de l’Oncle Sam n’ont officiellement plus aucun rapport avec les quantités d’or en réserve dans les coffres de la banque fédérale. Et comme les accords de Bretton Wood en 1944 prévoyaient que toutes les monnaies seraient indexées sur le dollar lui-même indexé sur l’or, la décision de Nixon en 1971 a rendu toutes les monnaies indépendantes de l’or, mais non pas du dollar nécessairement. Depuis, les pays qui ne peuvent assurer leur souveraineté financière sont contraints de soumettre leur monnaie à des règles de convertibilité, comme si leur richesse ne se mesurait plus en or, mais en dollar. Et le fait que le yuan ou l’euro soient parfois pressentis pour remplacer ce dollar ne change rien à l’affaire : ces pays sous-développés sont sous domination économique.

Ce qu’il faut bien comprendre dans cette histoire, c’est que la décision de Nixon n’a fait qu’officialiser une situation de fait. En 1971, les réserves fédérales n’étaient déjà plus suffisantes pour couvrir les dépenses de l’Oncle Sam. Si les créanciers des USA, la plupart étant eux-mêmes américains, avaient en même temps demandé à récupérer leurs fonds en or, la Banque fédérale aurait fait faillite. Il y avait très peu de chance pour que cela arrive, mais précisément, puisque l’économie américaine tournait au-delà de ses réserves, c’est que celles-ci ne lui étaient plus nécessaires. De la même façon, les réserves de tous les États capables de souveraineté monétaires n’ont pas de fonction économique nécessaire. Si le Japon, par exemple, veut rembourser ses créanciers, intérieurs ou extérieurs, peu importe les fonds dont il dispose en réserve, il n’a qu’à émettre la quantité de monnaie nécessaire et ces créanciers rentreront dans leurs frais.

On voit alors que la nécessité d’un fonds de réserve qui garantirait la convertibilité de la monnaie n’est absolument pas une règle. Elle apparaît cependant dans une situation très précise qui est celle de la guerre. Lorsqu’un État entre en guerre, en effet, il court le risque de la perdre et de se perdre. Sa souveraineté et, avec elle, la valeur de garantie de son pouvoir, la signification de l’effigie de sa monnaie deviennent douteuses. Dans cette situation, les prêteurs peuvent être amenés à exiger qu’un troisième terme apparaisse entre le chiffre et le symbole, troisième terme que l’on peut appeler les « réserves matérielles », lesquelles réserves pourront elles-mêmes être ramenées à des quantités d’or. En somme, en situation de guerre, la matière prend effectivement le dessus sur le symbole, les caisses de l’État sur sa fonction politique. Mais il faut bien voir qu’en même temps, les quantités récupérables, en or ou autre, sont considérablement réduites par rapport à toute la richesse qui circulait dans le pays puisque celle-ci est maintenant amputée de tous les crédits et investissements. C’est pourquoi, si l’on met à part une puissance guerrière capable de terroriser toutes les autres, ce en quoi elle ne peut pas perdre la crédibilité de son pouvoir, toutes les autres économies de guerre sont nécessairement des économies de misère.

En dehors de la guerre, ce qui constitue la richesse des nations, ce qui va attirer plus ou moins les créanciers, ce n’est pas la quantité de richesses en réserve. Si tel était le cas, d’ailleurs, les pays dont les sous-sols sont les plus riches seraient aussi les pays les plus riches et les plus développés, ce qui est radicalement contredit par la réalité des faits. Les investisseurs, en revanche, sont attirés par la capacité des États à se passer d’eux. Ils ne peuvent venir qu’en surplus comme des greffes sur une économie qui fonctionne, précisément, parce que la monnaie, dans cette économie, est bel et bien garantie par le pouvoir qu’elle porte en effigie. Ce n’est donc pas la réserve qui joue ce rôle de garantie, mais bien au contraire, les appels de fonds que la solidarité nationale peut émettre pour son fonctionnement. Ce qui nous amène à conclure sur ce point en disant qu’une économie qui fonctionne n’a absolument pas besoin de spéculateurs et que, si ceux-ci se présentent, ils doivent être pris pour ce qu’ils sont : des parasites venus sucer la monnaie de la nation.

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4 — Pour mieux comprendre comment se construit cette économie de l’absurde, nous pouvons imaginer la situation suivante. Disons que nous voulons faire notre vie autour d’un cours d’eau. Le flux de l’eau distribuera des marchandises que des bateaux transporteront et cette eau irriguera les terres environnantes aussi loin que des concitoyens voudront participer à notre aventure. Pour y parvenir, nous aurons donc besoin de bateliers, de paysans et de toutes sortes de gens bien formés dans leur métier. Nous aurons aussi besoin d’éclusiers pour réguler le débit de l’eau.

Maintenant, supposons que nous disions à l’éclusier qu’il doit décider des quantités d’eau à laisser passer dans le cours d’eau et dans les canaux d’irrigation. Notre homme, bien que fin connaisseur des contraintes qu’imposent les écluses serait bien embêté. Il demanderait sans doute : « De l’eau, oui, mais pour quoi faire ? Comment allez-vous la distribuer ? à qui ? dans quel but ? »

Ajoutons qu’une oreille bien placée entend notre conversation et que l’homme vient vers nous en disant :
– J’ai entendu que vous cherchez un expert en écluses. Je suis celui qu’il vous faut.
– Mais, nous ne vous avons jamais vu, c’est bien étrange !
– C’est normal. Je faisais mes études à Chicago. Maintenant, je suis surdiplomé en tout. Mais vous voyez que je condescends tout de même à mettre mon savoir à votre service. Je vais donc vous dire ce que vous devez faire.
– Oh la, doucement ! Nous sommes des citoyens responsables et nous ne prenons pas nos décisions à la légère. Qu’est-ce qui nous assure de l’utilité des réformes que vous comptez nous imposer ?
– Je comprends vos réticences. Cependant, mon savoir est si complexe que j’ai besoin d’un peu de temps pour le mettre à portée de votre ignorance. Prenons donc rendez-vous pour demain.

 

Après nous avoir quittés, l’expert appelle quelques vieux amis et les retrouve pour un repas dans un luxueux restaurant de la BCE ou du FMI. Ils n’en sont pas à leur premier coup, on l’aura compris. Une fois la situation exposée, après quelques verres de grand cru, l’un d’entre eux dit avec conviction :
– Tu n’as qu’à leur faire le coup de la dette. Ça marche toujours.
– Je suis un peu fatigué, là, tu me rappelles de quoi il s’agit ?
– Eh bien voilà. Tes ploucs…
– Ploucs, ça se dit plus…
– Bon, tes riens…
– Oui, des riens, ça, c’est plus tendance…
– Bon, tes riens qui veulent faire leur vie autour de leur cours d’eau, ils comptent aussi parmi eux ceux qui vivent dans les terres ?
– Oui, ils ont creusé des canaux ensemble, comme ça ils sont solidaires les uns des autres. C’est sympa, ils s’entendent bien…
– Mais non, c’est pas sympa ! Personne n’est sympa, personne n’est solidaire ! En fait, ceux qui vivent dans les terres sont des charges. Ils sont en plus sinon en trop.
– Tu veux dire que les riens qui vivent au bord du cours d’eau pourraient s’en passer ? Et que s’ils les acceptent, ils doivent mesurer ce qui leur en coute ?
– Exactement, tu vas remplacer la solidarité par la charité.
– Mais, ces riens qui cultivent les terres apportent tout de même autre chose que des poissons ! Comment faire croire qu’ils sont assistés ?
– C’est précisément là qu’intervient le coup de la dette ! Tu vas transformer leur investissement en déficit. Par exemple, les canaux qu’ils ont creusés ensemble constituent sans aucun doute un investissement. Ils dirigent une bonne part du flux des eaux et aussi, par conséquent, de toutes les marchandises. Bref, ils font circuler la monnaie.
– Oui, c’est bien là le problème… ceux de l’arrière, en fait, ne sont pas à l’arrière, les bougres sont tous ensemble.

– Eh bien, non. Voilà ! Tu vas couper leur communauté et en même temps couper le flux. D’un côté il y aura ceux qui financent et de l’autre ceux qui profitent : et puis, pour montrer qu’il est normal de les opposer, tu établiras une balance des comptes instantanée. Ainsi, tu feras apparaître les chiffres des dépenses de ceux qui financent et tu leur diras : voici ce que l’eau des profiteurs vous a coutée par rapport à l’eau que le cours d’eau vous apporte.
– Mais, et tout ce que les riens de l’arrière apportent ?
– Oublié ! Ils n’apportent plus rien, ils sont devenus une charge parce qu’en même temps que tu auras remplacé leur solidarité par de la charité, tu auras effacé le sens de leur vie commune. Il n’en restera plus que des transferts de chiffres, non plus des dépenses, mais des coûts, non plus des investissements, mais des dettes. Et ensuite, tu n’auras plus qu’à inventer toutes sortes de calculs sur la soutenabilité de la dette, la répartition de la dette et aussi toutes sortes de fantômes pour faire peur aux riens qui ne voudraient pas te croire.

– Oui, oui, oui ! Maintenant je me souviens, j’avais vu tout ça en off à Chicago… heureusement que l’effet du vin s’estompe !
– Bien sûr, je n’invente rien ! Les 3 % de Maastricht, la Grèce humiliée au nom de l’Europe, c’était déjà le coup de la dette ! Et les retraités, c’est encore le coup de la dette ! Comme les étudiants ou les profs ou les étrangers…
– Ce peut être n’importe qui, c’est vrai. Dès qu’on les convainc que la solidarité c’est de la charité, le tour est joué. Allez, je vais leur fourguer quelques pages de tableur et d’équations bien dramatisées et ce sera in the pocket.
– Eh n’oublie pas tes amis au passage ! Soyons solidaires ! Ah Ah Ah !
– Au fait, tu en es où de la privatisation de la sécurité sociale ?
– Ça vient, ça vient. Bientôt, oubliée la solidarité ! Les malades n’auront plus droit qu’à la charité… tout baigne !