Un extrait de La Valeur des photographies

[La seconde partie de La valeur des photographies découvre que le temps se trace lui-même et que nous sommes des collections de traces.]

Voici le début du cinquième chapitre (b.e).

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Le temps nous fait comme une collection de traces que son avancée reproduit, qui s’enrichit souvent, qui s’appauvrit parfois…

Nous sommes nous-même lorsque nous sommes dans le passé. Le temps nous reproduit et nous savons que nous sommes parce que nous durons. Ce savoir n’est pas une connaissance que nous pourrions énoncer à propos de nous-même et encore moins à propos de ce que nous sommes relativement à d’autres. C’est un savoir que nous vivons. Lorsque nous parlons de « je », par exemple, ce « je » — là n’est personne, il ne se donne pas comme une singularité. Il est quelque chose comme un mot vide que chacun remplit distraitement de sa personne dans l’indifférence des indistinctions. Il est nous, en tant que nous sommes portés par l’avancée du temps, et à ce titre, il ne connaît ni singulier ni pluriel. Il n’entre pas dans des jeux de relations, mais seulement dans le temps de la reproduction, comme savoir de notre durée.

Car, si nous sommes dans le passé, nous n’y sommes pas établis une fois pour toutes à titre de vestiges. Être dans le passé, ce n’est pas être dépassé. C’est simplement laisser faire l’avancée du temps, en être, mais distraitement. Aussi, notre personne n’est en rien figée. Être soi-même, ce n’est pas être identique à soi-même, définitivement. Nous n’avons pas, ici, d’identité posée, établie une fois pour toutes comme une combinaison de chiffres fixée pour l’éternité. Le temps nous reproduit et nous renouvelle aussi bien qu’il nous conserve. De telle sorte que nous savons qui nous sommes parce que nous changeons tout en durant et non pas selon quelque caractère qui nous serait imparti une fois pour toutes. Nous nous savons comme personnalité, comme manière de nous renouveler dans le temps qui avance et par le temps qui avance.

Ainsi, notre personne n’est rien d’autre qu’une collection de traces que l’avancée du temps reproduit, qui s’enrichit souvent, qui s’appauvrit parfois, qui se renouvelle selon des continuités plus ou moins totales et plus ou moins partielles, qui change plus ou moins profondément et plus ou moins superficiellement. Tout cela, nous le savons comme la durée de notre vie et cette durée n’est pas mesurée. Pour nous, elle n’a pas commencé et ne se terminera pas. Elle n’a pas commencé parce qu’elle ne se terminera pas. [Simplement, elle dure.]