Trois poèmes du recueil Spectacle de Jacques Prévert

(un hasard approximatif a choisi les pages 344 à 347

de l’édition La Pléiade, Gallimard, Œuvres complètes, tome 1)

 

ON

 

C’est un mardi vers quatre heures de l’après-midi
au mois de février
dans une cuisine
il y a une bonne qui vient d’être humiliée
Au fond d’elle-même
quelque chose qui était encore intact
vient d’être abîmé
saccagé
Quelque chose qui était encore vivant
et qui silencieusement riait
Mais
on est entré
on a dit un mot blessant
à propos d’un objet cassé
et la chose qui était encore capable de rire
s’est arrêtée de rire à tout jamais
Et la bonne reste figée
figée devant l’évier
et puis elle se met à trembler
Mais il ne faut pas qu’elle commence à pleurer
Si elle commence à pleurer
la bonne à tout faire
elle sait bien qu’elle ne pourrait rien faire
pour s’arrêter
Elle porte en elle une si grande misère
elle la porte depuis si longtemps
comme un enfant mort mais tout de même encore un petit peu vivant
Elle sait bien
que la première larme versée
toutes les autres larmes viendraient
et cela ferait un tel vacarme
qu’on ne pourrait le supporter
et qu’on la chasserait
et que cet enfant mourrait tout à fait

Alors elle se tait.

 

 

 

LE DERNIER CARRÉ

Un alcoolonel d’infanterie tropicale
frappé d’hémiplégie anale
s’écroule dans le tourniquet aux tickets
bloquant à lui seul
l’entrée de toute une exposition coloniale

Ses dernières paroles
Ils ne passeront pas.

 

LES MYSTÈRES

DE SAINT-PHILIPPE-DU-ROULE

 

Poursuivi par une chaisière
un bâton de chaise s’enfuit
pour aller vivre sa vie
Un fidèle distrait veut s’asseoir
sur la chaise maintenant à trois pieds
Il s’écroule
On le relève à la fin de la messe
le tronc fracturé
Et de ce tronc s’échappent des milliers de pièces de monnaie qui roulent sur les dalles
Un vrai scandale !