Sur la démocratie (note 1. v.1.)

 

Il s’agira, ici, de chercher une réponse à la question : que signifie le mot « démocratie » ?

Cette question peut paraître étonnante dans la mesure où ce mot, « démocratie », ne paraît plus poser de problème dès qu’on le remplace par « pouvoir du peuple ». Cette substitution, simple et immédiate, n’est-elle pas suffisante pour parler des démocraties comme de faits simples et évidents ? Qui plus est, sans qu’il paraisse nécessaire d’étudier le contexte historique, tout le monde sait que l’étymologie grecque du mot confirme son évidence : « demos » ne signifie-t-il pas « peuple » et « pouvoir » n’est-il pas la traduction de « kratos » ? Ainsi, l’affaire semble entendue, validée par les lointaines valeurs antiques : la démocratie, c’est tout simplement le pouvoir du peuple.

Seulement voilà, ce remplacement, son évidence et son aura ne suffisent pas à masquer le problème : que signifie l’expression « pouvoir du peuple » ? Dira-t-on que l’on entend par là que « le peuple décide pour lui-même et par lui-même » ? Cela sonne juste, mais n’est pas encore satisfaisant. Car on parle alors de souveraineté et non plus de démocratie. En effet, l’expression « pour lui-même et par lui-même » correspond certainement au fait de ne pas décider pour d’autres et de ne pas exécuter les décisions venues d’ailleurs. Mais cela s’entend aussi bien pour une monarchie absolue, par exemple ou pour une dictature puisqu’une monarchie absolue peut être souveraine, une dictature aussi. Il suffit pour cela que les décisions soient prises pour le monarque et par le monarque ou pour le dictateur et par le dictateur.
Ainsi, que l’on conçoive une démocratie souveraine ne posera sans doute plus de problème dès lors, cependant, que l’on saura ce que signifie cette expression « le peuple décide ».

***

Les expressions « pouvoir du peuple » aussi bien que « le peuple décide » et, par conséquent, le mot « démocratie » semblent impliquer l’idée d’un peuple qui agit sur lui-même. Il serait donc à la fois celui qui délibère et contraint d’une part et, d’autre part, celui qui se soumet ; celui qui ordonne et celui qui obéit. Mais en même temps, il ne serait pas tout à fait l’un et l’autre à la fois puisque, pour pouvoir contraindre et aussi se soumettre, il faut bien qu’il se dédouble d’une manière ou d’une autre. Il y aurait, en quelque sorte, un peuple-pouvoir et un peuple-sujet, un peu comme on dit d’une personne qu’elle se contrôle elle-même lorsqu’elle se gouverne selon sa raison. Dans ce sens, on dira que la personne est constituée à la fois de quelque chose qui est désordonné : son corps ou ses pulsions, ses émotions, par exemple, et aussi d’une raison qui a le pouvoir de soumettre et d’ordonner cette chose en elle-même irrationnelle. Et sur le même modèle, il faudrait penser que le peuple est à la fois une sorte de truc plus ou moins sauvage, en tout cas sans ordre par lui-même, et aussi une raison, un pouvoir par lequel il soumet et gouverne cette chose sauvage.

On voit ici que le problème est loin d’être résolu. Car même en admettant que l’on trouve un équivalent politique de la raison personnelle, qu’est-ce qui justifie l’idée d’un peuple a priori irrationnel ? À quoi peut correspondre cette idée d’un peuple désordonné mais qui aurait besoin de s’ordonner lui-même ? L’idée de peuple, même si elle est très floue, ne suppose-t-elle pas, au moins, que des hommes forment ensemble une unité que l’on appelle précisément « peuple » ? Et pour former cette unité, ne doivent-ils pas, nécessairement, vivre ensemble de manière ordonnée et raisonnée, quelle que soit, par ailleurs, la diversité de ces manières à travers le monde ?

Au sein d’un peuple, il y a certainement des fonctions différentes. Il peut y avoir, par exemple, une fonction médicale assurée par certaines personnes. Mais ces personnes ont-elles un pouvoir sur le peuple ? Non. Et si l’on veut absolument parler de « pouvoir » au sujet de leur médecine, il faut concéder que ce pouvoir se confond entièrement avec leur fonction. À la limite, on dira qu’elles ont un pouvoir « de guérir », mais non pas un pouvoir « sur » qui que ce soit. Il en va de même pour le chef de guerre, par exemple, qui a le pouvoir « de » combattre et même « de » commander alors même qu’il n’a pas de pouvoir « sur » son peuple. Ainsi, si l’on voulait malgré tout parler de pouvoirs au sein du peuple, il faudrait admettre que ces pouvoirs n’exigent cependant jamais son dédoublement ; mais alors, en « démocratie » qui aurait pouvoir sur qui ? Concluons donc plutôt, à l’inverse, qu’un peuple se vit lui-même nécessairement comme une communauté ordonnée et que, prétendre que le peuple qui se soumet peut être distingué du peuple qui ordonne est aussi absurde que de vouloir distinguer les êtres vivants d’un côté et la vie de l’autre.

***

Le mot « démocratie » ne semble décidément pas avoir de signification et même, au point où nous en sommes, il semble radicalement absurde puisque l’on doit se demander comment un pouvoir pourrait être imposé à un peuple sans, en même temps, bouleverser la cohérence des fonctions de ce peuple. Bien loin de créer de l’ordre, ce pouvoir serait plutôt facteur de désordre.

Mais peut-être convient-il de considérer que « démocratie » est un mot faible, ou même un mot qui ne prend de sens qu’en creux, par opposition à d’autres termes qui, eux, seraient positifs. Par exemple, « démocratie » s’opposerait à « aristocratie », à « monarchie », à « ploutocratie » ou « théocratie », à « méritocratie » aussi ou encore à « dictature », « totalitarisme » ou aux régimes des seigneurs féodaux. L’aristocratie étant le pouvoir des meilleurs, la ploutocratie étant le pouvoir des plus riches et la dictature le pouvoir de l’armée, la démocratie serait, à l’opposé, le pouvoir de tous et de personne en particulier. Il serait alors acceptable que, même si ce « tous » ne suffit pas à faire un peuple, il puisse acquérir un sens faible lorsqu’on l’entend par opposition aux autres régimes. Il n’aurait d’ailleurs de sens qu’à cette condition, précisément, d’être très imprécis.
Pourtant, nous ne pouvons pas en rester là : non seulement « tous » ne peut pas produire le principe de cohésion d’un peuple, mais la sorte de somme comptable que signifie ce « tous » ruine la possibilité même d’un tel principe de cohésion. Il exige, en effet, que les hommes et les femmes qu’il rassemble vaillent chacun pour un élément identique aux autres, de telle manière que l’on puisse considérer leur ensemble comme une totalité. Mais cette totalité ne peut pas être un peuple, car ce sont des fonctions, des mœurs, une certaine manière de faire ordre qui réunissent un peuple alors que « tous » ne constitue jamais qu’une agrégation, une sorte de totalité cardinale et en aucun cas politique. On peut dire, en quelque sorte, que chaque élément de ce « tous » est un « individu » alors que les personnes qui font un peuple sont des « membres » ou des « organes » de ce peuple.

***

Ainsi, même en admettant que son sens soit faible, si le terme « démocratie » devait impliquer que nous soyons tous identiques, il serait miné en lui-même par une contradiction absolue, car un peuple ne peut pas être une somme d’individus. Cependant, on remarquera aussi que ce « tous » confirme bien le problème de la démocratie dans la mesure où une totalité ne peut pas davantage qu’un peuple produire de pouvoir sur elle-même sans se déchirer et, par conséquent, sans se détruire comme totalité, alors que les autres régimes politiques, eux, supposent toujours d’emblée le pouvoir d’une partie sur une autre partie.

Nous découvrons alors un fait important : tous les pouvoirs produisent des comptabilités en guise de politique.

La ploutocratie, par exemple, est le pouvoir des plus riches sur les plus pauvres ; mais pour qu’il y ait des « plus riches », il faut que tous les hommes que gouverne une ploutocratie puissent être situés un par un sur une échelle de richesse et de pauvreté. Il faut que cette échelle soit, en quelque sorte, l’index qui évalue chaque individu et par lequel chaque individu s’évalue lui-même.
Si l’on appelle dictature le pouvoir de l’armée, ce pouvoir reste un rapport de force militaire avec des vainqueurs et des vaincus. Ainsi, au sein d’une dictature, tout un chacun doit prendre parti dans ce rapport de forces : terroriser ou être terrorisé. Et c’est bien parce que les dictateurs renvoient chaque individu à la solitude de sa réponse que leur armée peut régner sur des gens nombreux mais qui ne peuvent plus vivre ensemble.
Ou encore, si l’on prend l’exemple de la méritocratie, très en vogue actuellement, on comprend immédiatement que chacun doit pouvoir se positionner individuellement sur une échelle de mérite et d’humiliation et que les élites ne sont méritantes qu’en ce que les autres sont humiliés.

On voit alors que les pouvoirs disloquent les relations humaines pour les remplacer par des échelles de solitudes : solitudes de pouvoir et solitudes de masses. Et l’on peut dire, en fin de compte, que tout pouvoir règne non pas sur un peuple, mais sur quelque chose comme une « population« , un agrégat d’individus.

***

En considérant maintenant cette corrélation entre pouvoir et population, on peut comprendre que le pouvoir est contraire au peuple et qu’inversement, le peuple s’oppose au pouvoir. Nous découvrons alors que la démocratie n’est pas le pouvoir du peuple, mais le peuple en tant que contre-pouvoir. La politique démocratique n’a pas pour principe la prise, mais, au contraire, la déprise du pouvoir. Pour cela, elle ne dépend pas d’une procédure comptable, quelle qu’elle soit, puisque toute comptabilité et toute indexation renvoie les hommes à leur individualité solitaire, mais elle vise l’objectif d’une communauté cohérente et organique des relations humaines.
Disons alors que le mot « démocratie » prend un sens fort lorsqu’une population tente de se constituer comme peuple face au pouvoir qui l’a établie comme somme d’individus. Ou encore, « démocratie » désigne la situation résultant de l’arrangement entre le pouvoir quel qu’il soit et la population qui vise à devenir un peuple et se constitue ainsi comme contre-pouvoir.(1)

***

À partir de cette explication, il est possible de faire plusieurs constats.

— La démocratie n’est pas et ne sera jamais acquise, car le pouvoir tendra toujours à ruiner ses efforts en réduisant à une population de solitudes la cohérence que le peuple a pu conquérir.
Mais aussi, il faut bien reconnaître qu’elle n’était en rien nécessaire lorsqu’elle est apparue et que des générations nombreuses ont vécu et vivent encore dans l’obéissance aux pouvoirs, dans la terreur, l’humiliation et la soumission sans qu’il leur soit possible de se poser la question du peuple.
Par conséquent, même si la démocratie ne peut exister sans être reconduite perpétuellement, elle s’enracine aussi dans un fait inouï, dans une mémoire qui apporte chaque jour des fruits nouveaux. Ainsi, chaque exercice de contre-pouvoir motivé par une solidarité organique est déjà une reprise de cette mémoire et une victoire de la démocratie, et cela même lorsque le pouvoir semble le plus fort sur le moment.

 

— La démocratie n’est pas, en soi, un régime électoral. La comptabilité des voix, qu’elle repose sur l’égalité des individus ou qu’elle soit proportionnée à leurs valeurs relatives (leur mérite ou leur cens, par exemple) n’a jamais donné le pouvoir au peuple. Bien au contraire, la fable de l’égalité dans l’isoloir est un moyen extrêmement efficace de leurrer les populations et de les gérer. Ce ne sont d’ailleurs pas des gens du peuple qui l’ont inventée, mais bel et bien des puissants qui voulaient gouverner des braves gens bien asservis. Aussi, si la démocratie a un sens, c’est dans les organisations de solidarités populaires, là où les gens sont ensemble et sont bien ensemble.
Pour autant, il est certain que des élections peuvent favoriser l’avènement des peuples dans la mesure où elles peuvent permettre d’élire des gouvernants dont les décisions seront favorables à la solidarité organique de la population que leur pouvoir gouverne. Ainsi, en France par exemple, l’éducation populaire, la possibilité d’être malade sans être exclu (la Sécurité sociale), le droit de vivre et de faire vivre des manifestations culturelles sont des cohésions populaires qui ont été grandement favorisées par les élections qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.
Mais il ne faut pas se leurrer, ce ne sont pas les élections et ce ne sont pas les hommes de pouvoir qui font exister ces cohérences et le peuple qu’elles contribuent à constituer. Ce qui était une éducation populaire peut devenir une sélection élitiste, le recours contre la maladie peut devenir une charité et la culture peut être transformée en une consommation de masse dans la solitude des écrans connectés. Les mots eux-mêmes peuvent changer de sens sans que le peuple s’en aperçoive et la démocratie ne devient alors plus qu’un budget de communication électorale.

 

— Ainsi, même si des gouvernants prennent de bonnes décisions pour le peuple, ces décisions ne valent rien lorsqu’elles ne sont pas vécues par le peuple. Pour cela il faut qu’elles fassent mémoire, qu’elles n’aient pas seulement un sens historique, mais qu’elles soient la présence du passé au sein même du peuple présent. Et l’on s’aperçoit alors que la dimension principale d’une démocratie n’est pas l’élection, mais la transmission.

La démocratie est là où vit la transmission des solidarités populaires.

Mais il faut bien comprendre ici que cette transmission n’est pas une tradition. Car il ne s’agit pas de faire reluire des cadavres, mais de faire vivre des enfants. Aussi, ce qui se transmet se recrée et l’héritage n’est en rien contradictoire avec la nouveauté, de la même façon qu’un peintre innove encore après des siècles de peinture et grâce à ces siècles de peinture.
On peut même dire que la démocratie exige la nouveauté au sein de sa transmission. Sans elle le peuple ne peut plus se vivre comme peuple et il se laisse nécessairement leurrer par le premier pouvoir venu. Aussi, peut-on mettre au principe de toute démocratie la nécessité de toujours inventer des solidarités : celles des féminismes, celle des ZAD, les droits des plus exclus, les droits de produire de l’art et bien d’autres ; l’inventaire serait sans fin et, surtout, imprévisible. Car qui aurait dit, il y a cent ans, que les femmes allaient faire contre-pouvoir ? Et qui peut dire d’où viendront les prochaines solidarités ? En revanche, il est facile de prédire que si les femmes délaissent leur contre-pouvoir pour s’affirmer au pouvoir, le peuple qu’elles contribueront à construire perdra de sa solidité et l’ombre de la soumission reviendra, alors même qu’une Margaret gouvernera.

 

La démocratie est donc conquérante, elle ne se contente jamais de défendre ce qui semble être des acquis.
Ici apparaît une difficulté colossale : la démocratie paraît exiger que le peuple se construise perpétuellement sans jamais pouvoir se satisfaire de vivre. Il semblerait que ses membres doivent être des citoyens à temps complet, c’est-à-dire des militants ou encore des activistes. Certes, elle ne tient pas cette exigence de sa propre définition, mais du pouvoir auquel elle s’oppose, lequel est aussi permanent qu’une pandémie.
Mais, précisément, les hommes et les femmes du peuple ne sont pas a priori intéressés par ces histoires de pouvoir. Ils les subissent et même si la démocratie est leur contre-pouvoir, celui-ci ne suit pas de leurs propres désirs. Ils réagissent sans être l’origine de leur action. C’est pourquoi, d’ailleurs, toute action qui fait naître le peuple est une libération ; c’est pourquoi elle devient la mémoire d’une victoire alors même qu’il ne s’agit que de l’abolition d’une soumission.

Pour le dire autrement, la politique démocratique n’est pas intéressante a priori ; l’homme-citoyen existe sans doute, mais personne ne peut exiger de chaque homme qu’il se définisse comme citoyen. C’est ce qui donne à la démocratie une allure bien chaotique. Ici le peuple se repose sur ses lauriers et laisse détruire ses acquis, mais, en même temps, ailleurs, d’autres peuples conquièrent de nouvelles libertés que personne n’avait imaginées ; ou encore, au sein d’un même peuple, une fonction pourtant bien sage renverse le pouvoir et offre un moment d’ample recréation collective.
Il faut alors conclure que la démocratie n’est pas l’affaire des politiques gestionnaires de populations, mais bien plutôt une culture et une mémoire qui se tisse entre les peuples, quelque chose, si l’on veut, comme la transmission d’antigènes multiples contre les anticorps du pouvoir. Concluons alors que le mot « démocratie » désigne l’héritage et la recréation de l’humanité, cette humanité qui n’est pas la somme comptable de milliards d’individus mais une pluralité indéfinie de libertés à découvrir.

(1) C’est certainement ce contre pouvoir que nous appelons une « nation ».

 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial