Un extrait d’un très bel article de Simone Weil, paru en 1933 dans Critique sociale.

Tous les révolutionnaires authentiques ont compris que la révolution implique la diffusion des connaissances dans la population tout entière. Il y a la-dessus accord complet entre Blanqui, qui juge le communisme impossible avant qu’on n’ait partout répandu « les lumières », Bakounine, qui voulait voir la science, selon son admirable formule, « ne faire qu’un avec la vie réelle et immédiate de tous les individus », et Marx, pour qui le socialisme devait être avant tout l’abolition de la « dégradante division du travail en travail intellectuel et travail manuel ». Cependant l’on ne semble pas avoir compris quelles sont les conditions d’une telle transformation. Envoyer tous les citoyens au lycée et à l’université jusqu’à dix-huit ou vingt ans serait un remède faible, ou pour mieux dire nul, à l’état de choses dont nous souffrons. S’il s’agissait simplement de vulgariser la science telle que nos savants nous l’ont faite, ce serait chose facile ; mais de la science actuelle on ne peut rien vulgariser, si ce n’est les résultats, obligeant ainsi ceux que l’on a l’illusion d’instruire à croire sans savoir. Quant aux méthodes, qui constituent l’âme même de la science, elles sont par leur essence même impénétrables aux profanes, et par suite aussi aux savants eux-mêmes, dont la spécialisation fait toujours des profanes en dehors du domaine très restreint qui leur est propre. Ainsi, comme le travailleur, dans la production moderne, doit se subordonner aux conditions matérielles du travail, de même la pensée, dans l’investigation scientifique, doit de nos jours se subordonner aux résultats acquis de la science ; et la science, qui devait faire clairement comprendre toutes choses et dissiper tous les mystères, est devenue elle-même le mystère par excellence, au point que l’obscurité, voire même l’absurdité, apparaissent aujourd’hui, dans une théorie scientifique, comme un signe de profondeur.  

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