PUBLIC – CITY

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La rue est le royaume des rencontres photographiques. Nulle part ailleurs vous ne trouverez un homme en costume attirer un pigeon dédaigneux, un mouton photographier Paris, trois gamins sûrs d’eux passer avec leur ballon sans voir le pouce de César. L’imagination ne peut pas créer de telles images car il s’y passe des événements infimes qui défient ce que nous pouvons comprendre en même temps qu’ils font l’inépuisable richesse de notre vie.

Mais il faut sans doute préciser que

le photographe de rue n’est pas en dehors de la cité qu’il photographie.

Comment le pourrait-il ? Au nom de quelle sur-humanité s’arrogerait-il le droit de déclarer que ses images ne sont pas impliquées elles-mêmes dans les rencontres qu’elles donnent à voir ? Aussi, chaque photographe apporte son regard à la république urbaine et, finalement, la photographie de rue est une longue mémoire commune, illustrée par des auteurs de renom autant que par des anonymes.

C’est cette mémoire dont le corpus Public-city hérite et qu’il entend reprendre et transmettre à son tour. L’auteur doit alors faire des choix car si son imagination est incapable de produire ce qu’il donne à voir en photographie, inversement, il ne peut pas disparaître du champ public, comme si son appareil n’était qu’une machine privée, quelque chose comme le regard de personne. Il va laisser sa trace et doit s’en tenir pour responsable, à titre d’auteur, en somme.

La question se pose donc : quelle est la trace que le corpus Public-city porte en lui ? Non pas celle que ces images laisseront de facto (cela, il ne revient pas à l’auteur de le prédire) mais quelle est l’esthétique qu’elles pourront, éventuellement, apporter à la rue et à sa photographie ?

Je ne sais pas encore. Quelques éléments sont en place, les cadrages larges par exemple, des couleurs précisément nuancées, mais il manque encore la stabilité de la sensibilité sans laquelle ces éléments plastiques ne parviennent pas à assurer l’accord entre les images. Ce travail est en chantier, déjà ébauché, mais pas encore tout à fait public. Sans doute ne le sera-t-il jamais. Par conséquent, les séries proposées sont provisoires, en attendant d’y voir plus clair dans le labyrinthe de la photo de rue.

 

Making of

 

J’aime les « personnes », ces acteurs du quotidien qui dépassent leur organisme biologique et familial pour faire vivre le spectacle de la ville. Dans ce sens , la photographie de rue est une manière d’en être, de « personnaliser » le photographe sur la scène de la vie.

Cela étant dit, les derniers essais de ce projet, notamment ceux de Vues sur mer, ont été photographiés avec un petit téléobjectif de 90mm. Eh bien, je reviendrai sans hésiter au 20mm, même si le travail de correction de la parallaxe est souvent difficile et parfois impossible. C’est que, seul le grand-angle me permet de voir ce que je n’ai pas vu, de laisser advenir les personnes sans les avoir visées, de donner un espace à leur jeu sur la scène urbaine.

Peu à peu le protocole se précise : un grand-angle, donc, en bandoulière sur le ventre et réglé sur le rapport ouverture/vitesse qui permette la plus grande profondeur de champ possible ; un appareil avec un capteur riche en pixels car il faudra sans doute recadrer au développement; un déclencheur sans contact. Ainsi équipé, il s’agit de marcher et de photographier par impulsion, sans cadrer, en tournant juste l’objectif vers la scène qui semble faire photographie. On verra bien ce qu’il en était, plus tard, sur l’écran de développement.

La difficulté principale tient alors dans la proximité physique que ce protocole implique car, pour que les personnes ne soient pas minuscules dans le champ dugrand angle, il faut les photographier de près, mais sans les déranger.

Le développement des fichiers bruts a été fait avec Photoshop (je n’avais pas encore Capture One). Je ne cache pas que c’était un gros travail, mais j’en suis arrivé à préciser quelques règles:

– corriger les effets de parallaxe, bien sûr;

– mettre en place une cohérence chromatique qui respecte à la fois la différence des moments et l’avènement d’une vie commune toujours renaissante;

– effacer autant que possible les éléments qui ne participent pas à ce sens public sur la photographie (par exemple, les bras ou les pieds dont on ne voit pas le corps dont ils font parties, ou encore les saletés et les objets éphémères qui parasitent la simplicité de la scène, ou encore les gens qui n’ont visiblement rien à faire de leur personne, qui ne joue pas leur rôle).

… bref, il s’agit de révéler le sens de la rue sans aller jusqu’à le produire, et la frontière est parfois difficile à respecter.

Les photographies de Public-City me semblent fonctionner dans tous les formats d’impression, aussi bien contre un mur que dans un livre ou sorties d’une boîte. En revanche, je n’ai pas encore trouvé d’organisation cohérente pour ce corpus. La présentation qui en est faite ici (Bruxelles, Marseille, Paris, Londres, Vues sur mer et Business-Land) est provisoire, en attendant mieux.