POUR GAUDI

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Quand on parle d’un bâtiment on a généralement en tête une idée ou une image de sa forme et aussi d’un élément qui le représente dans sa totalité. Cela est vrai, en particulier de bien des monuments publics, tels que les palais ou les églises : nous avons souvent une idée de leur topologie alors même que nous les connaissons seulement par leur façade.

Pourtant, quand je suis arrivé à Barcelone avec l’ambition faire un peu de photographie d’architecture, j’ai été dérouté car je n’arrivais pas à faire une image qui montrait la Sagrada Familia d’Antonio Gaudi.

Je ne trouvais pas de point de vue sur l’ensemble du bâtiment.

Sans doute était-ce parce que l’espace qui l’entoure est trop resserré ? On sait que, lorsqu’il initia le projet, le quartier n’était pas urbanisé et que la mairie de Barcelone refusa sa proposition pour un grand parc autour de son église. C’est pourquoi les maisons ont été construites si près d’elle, si bien qu’aujourd’hui personne, excepté depuis un avion, ne peut en avoir une vue complète.

Cependant, cela ne suffit pas à expliquer ma confusion. On n’a jamais vu la totalité du bâtiment de la National Gallery à Londres, mais son parvis parle pour lui; et le sommet de l’Empire State Building suffit à identifier le gratte-ciel de New York. Concernant la Sagrada Familia, les choses sont différentes. Il semble qu’aucune partie ne puisse être prise pour le tout. Dans ces conditions la question devait venir nécessairement : que faire avec mon appareil photo ?

J’étais assis dans la nef centrale, parmi les nombreux touristes, contre le mur Est, et j’essayais de trouver une réponse. J’allais même abandonner, déçu, lorsqu’un rayon de soleil perça au travers d’un vitrail. Nous étions en Janvier, un jour de beau soleil et la lumière traversait la nef. Elle illuminait progressivement les arcs et les vitraux que j’avais en face de moi. Ensuite de nouvelles couleurs apparurent et envahirent tout l’espace. Finalement, je passais toute la journée à photographier, parce que chaque minute éclairait de nouveaux détails, donnait naissance à de nouvelles apparences.

La lumière du soleil, elle-même, avait répondu à ma question et j’en vins à faire l’hypothèse suivante : la Sagrada Familia est un bâtiment non pas spatial mais temporel. Sans doute, ne pouvons-nous pas la photographier dans son ensemble parce qu’elle n’est ni unique ni globale. Elle est une permanence de métamorphoses pendant laquelle nous devons nous mouvoir sans cesse, car chaque moment est nouveau.

J’abandonnais donc l’idée de totalité et j’envisageais mon hommage à Gaudi comme un réseau ou un tissu d’images plutôt que comme une série de points de vue. J’allais ensuite au Parc Guell et je retrouvai le même sentiment : ce parc n’est pas fait pour des visionnaires de la totalité mais pour des explorateurs du temps, pour ceux qui acceptent de régler leur pas et leur humeur sur la vitesse des courbes et des pentes, sur l’éclosion et les odeurs de la végétation. Mon hommage se compléterai donc naturellement d’une sorte d’annexe consacrée au Parc Guell.

J’espère que Gaudi apprécie.


Making of



Cet hommage à Gaudi a été réalisé le 16 janvier 2017 et a réellement commencé par un gros doute sur la possibilité même de photographier la Sagrada Familia; et aussi par une petite anecdote : je n’ai pas pu me servir d’un pied pour mon appareil… c’est interdit ! mais je n’ai pas compris pourquoi. Les photographies ont été réalisées au petit téléobjectif (90mm) et au grand angle (20mm), avec un Sony A7r et un Nikon DF.

De retour chez moi j’ai développé les fichiers bruts avec deux logiciels : Capture One Pro pour le traitement chromatique et Photoshop pour quelques ajustements (je trouve que la vibrance, par exemple, se contrôle mieux avec Photoshop) et pour les traitements locaux. En fait, j’ai très peu modifié les réglages car le traitement initial par le logiciel suffisait à faire ressortir une sorte d’évidence : les couleurs de la Sagrada Familia se projetaient, là, depuis mon mon écran. Bien sûr, il ne s’agissait pas des « mêmes couleurs » (qu’est-ce que cela pourrait bien signifier, d’ailleurs !) mais d’un souvenir intense qui me revenait avec son tissu d’émotions.

Le recadrage au format carré de la plupart de ces photographies m’a semblé approprié à ce sentiment, puisque la beauté du moment passé à la Sagrada Familia tenait, précisément, dans une constellation de fragments lumineux qui pouvaient s’ajuster comme des carrés se juxtaposent.

Sans doute ces photographies peuvent être imprimées en grand format, sur un papier satiné, leurs couleurs seront alors magnifiées. Mais j’ai préféré faire un essai en petit format, tenant dans une sorte de boite photographique d’où elles pourraient sortir comme des fragments de mémoire.