Note sur

la fonction policière


Frapper un homme à terre, tirer sur un manifestant qui se tient mains en l’air, molester à plusieurs, battre dans un commissariat, insulter, manifester son racisme ne sont certainement pas des actes que l’on peut accepter ni même excuser, que leurs auteurs soient policiers ou non. Minorer le scandale de ces actes en les circonstanciant jusqu’à pouvoir prétendre qu’il s’agit à chaque fois de situations exceptionnelles, de telle manière que la fonction policière soit systématiquement mise hors de cause n’est pas plus acceptable. Car, précisément, les agents de police travaillent pour la vie générale de la nation et doivent donc, avant tout, savoir s’extraire des conditions particulières qu’ils rencontrent. Mais surtout, la déresponsabilisation de l’institution policière conduit à la responsabilisation outrancière de ses agents, si bien que la moindre rencontre avec l’un d’entre eux devient porteuse d’un risque de culpabilité qui ne dépend que de son jugement arbitraire. La peur s’installe alors au coin de chaque rue et disloque les personnalités les plus solides puisque plus personne ne sait s’il n’agit pas mal aux yeux de l’agent qu’il croise. Les psychopathologies de la terreur menacent et le quidam n’a plus d’autre solution, pour conserver son intégrité, que de s’affirmer tout d’un bloc contre celui qui le terrorise, ou plutôt contre le risque que celui-ci lui fait courir et cela même si ce risque est maintenant fantasmé.

Pour autant, terroriser ceux qui nous terrorisent ne peut pas être une solution. Ici comme ailleurs, la peur est mauvaise conseillère et ce n’est pas dans l’illusion d’une force toute puissante que l’intégrité de chacun se rétablira. En particulier, croire que quelques battes de baseball pourront venir à bout de l’arsenal policier ne résiste pas à l’expérience et invoquer le « tout le monde » comme si notre voie portait l’humanité tout entière peut bien donner l’impression d’une puissance historique, cette invocation n’en demeure pas moins un mensonge que personne ne croit. Tout le monde ne déteste pas la police et, de plus, ce n’est pas là que se tient le problème. Car la police, en l’occurrence, a déjà disparu. Elle s’est effacée derrière des spectres en armure qui n’agisse plus pour la vie de la nation, mais dans le chaos des ordres et des contre-ordres, soumis eux-mêmes à l’absurdité de leur situation, qu’ils profitent de cette absurdité ou qu’elle les rende malades.

Une société sans police n’est d’ailleurs pas réalisable et il n’y a pas à le regretter, car une telle société n’est même pas souhaitable. Ce qu’il faut craindre, en effet, ce n’est pas tant le chaos qui règnerait que l’ordre qui s’abattrait au contraire sur la nation telle une chape de conformisme absolu. Une société sans police serait nécessairement totalitaire, chacun jouant pour tous, y compris pour lui-même, le rôle d’une milice omniprésente. La paix règnerait sans doute, mais une paix d’outre-tombe, chacun ayant peur de lui-même bien davantage encore que de l’ombre des voisins. Reconnaissons alors que la vie des hommes n’est ni pure, ni bonne, ni impure, ni mauvaise et elle n’est la vie qu’en tant que ses désirs sont indéfiniment variés et parfois contraires. Nécessairement, donc, les communautés humaines qui échappent au totalitarisme ont besoin d’une police, non pas pour supprimer la possibilité des conflits, mais, bien au contraire, pour leur permettre de s’exprimer et de se résoudre avant qu’ils ne deviennent des drames.

D’une communauté à l’autre, cette police peut pendre des formes variées, depuis le médiateur qui rapproche les ennemis afin qu’ils trouvent eux-mêmes un terrain d’entente jusqu’aux gens d’armes qui peuvent arrêter l’exacerbation des conflits, précisément parce qu’ils sont armés. Cependant, le lieu commun de toutes ces modalités policières tient dans leur soumission au bien de la communauté, à ce qui lui paraît juste et, inversement, contre ce qui lui paraît injuste. Y a-t-il dès lors une sorte de justice universelle ? une morale qui pourrait s’imposer à tous parce qu’elle parle en chacun ? Rien n’est moins sûr et aucune nation, en dehors, encore une fois, des expériences totalitaires, n’a osé faire le pari que sa justice, nécessairement, se retrouvait en chacun de ses membres. C’est pourquoi, d’ailleurs, chacune a sa police et c’est pourquoi cette police est une fonction commune qui ne peut pas être abandonnée à la solitude de ses agents.

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Notre justice française est faite de lois et de jurisprudences. D’autres sont faites de coutumes, d’autres suivent les règles de la palabre. Parfois, ce sont les anciens qui la rendent, chez nous ce sont des juges, des jurés, conseillers par des avocats, toute une institution avec ses codes, ses rites et ses lieux symboliques. Mais aucune justice ne se décide sur le terrain des actes qu’elle juge, précisément parce que ce terrain est celui des acteurs particuliers et non celui de la communauté. Dès lors, la fonction des polices, quelles qu’elles soient, n’est pas de rendre justice, mais de soumettre à la justice qui, elle, décidera ce qui est juste ou ne l’est pas. Et, puisque notre justice est faite de lois et de jurisprudence, la fonction de notre police n’est pas de faire appliquer les lois, mais de conduire devant les juges qui décideront, le cas échéant, de leur application. Inversement, demander à des policiers de décider ce qui est légal ou ne l’est pas, et, par conséquent, ce qui est juste ou ne l’est pas, revient à leur faire jouer le rôle de l’entière institution judiciaire et, de plus, non pas dans un tribunal clairement identifié comme lieu de justice, mais au coin d’une rue, dans un hall d’immeuble ou dans un bureau de commissariat.

Certainement, quelques justiciers mythomanes pourront trouver leur compte dans cette confusion et prendre plaisir à terrifier au nom de lois qu’ils prétendent appliquer alors qu’ils n’en connaissent, tout au plus, qu’un vague résumé. Sans doute aussi, la plupart des agents de la police perdent le sens de leur fonction, faute de ne plus pouvoir distinguer ce qui relève de la loi et ce qui relève de leur propre sensibilité. Mais, bien au-delà des personnes, c’est la fonction même de la police qui est bafouée ici et cette fonction ne dépend pas des policiers, mais de la communauté pour laquelle ils travaillent. Car la police est une affaire commune qui doit être rapportée à ses fonctions de service : elle est au service de la justice et non en charge des lois ou, pour le dire simplement, les policiers ne sont pas des justiciers.

La fonction de la police repose, par conséquent, sur des lois claires qui imposent l’évidence de sa soumission à la justice. De la même façon que l’institution judiciaire suit des protocoles dans des lieux symboliques, l’institution policière doit avoir ses protocoles et ses symboles et doit les manifester avec la plus grande visibilité. À cet égard, l’interdiction de filmer et diffuser les actes de police est non seulement contraire aux libertés d’information, mais elle interdit aussi la fonction même de la police. Elle avalise peut-être sa disparition au profit de milices occultes, mais elle ne favorise en aucune manière sa respectabilité. C’est au contraire, en étant filmés dans l’exercice de leurs actes symboliques de soumission à la justice que ses agents peuvent être reconnus pour leur service à la communauté. 

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La police n’a donc pas d’autre justification que de soumettre les conflits à la justice avant que ceux-ci ne dégénèrent. C’est sur elle que repose l’articulation de la vie de chacun avec la justice de la communauté et cette fonction n’est certainement pas facile. Chaque circonstance est précise et l’évaluation du drame qu’elle couve, éventuellement, demande un savoir-faire exigeant. Non seulement l’agent doit connaître ses droits et ses devoirs, mais, de plus, il doit savoir dédramatiser le conflit qui peut l’opposer à la liberté de ceux qu’il interpelle, précisément, parce que ni lui ni eux ne sont en mesure de dire ce qui est juste ou ne l’est pas dans cette situation précise.

Cette difficulté doit être prise très au sérieux par la nation, sous peine de rendre impossible la tâche de ses institutions judiciaire, policière et même législative, et, dans ce sens, trois directions de réflexion peuvent être tracées.

— D’une part, c’est précisément dans ces moments difficiles où le bien commun peut sembler mis en cause par des actes particuliers que la manifestation symbolique de la soumission de la police à la justice doit être évidente. Ce n’est que lorsque l’agent de police arbore ostensiblement les symboles de sa fonction qu’il montre avec évidence qu’il n’a pas pour intention d’appliquer la loi, mais seulement de soumettre une situation particulière à la justice commune. Ce n’est que devant ces symboles institutionnels que la peur peut disparaître au profit d’une confiance dans la communauté.

— Par conséquent, il est clair que le métier de policier demande une formation de haut niveau. La capacité à saisir la valeur des pratiques symboliques, le souci de la communauté au-delà des situations particulières passent par des études dont la complexité ne s’économise pas. Certes, l’agent doit être en bonne condition physique, mais ni sa musculature ni son armure ne peuvent remplacer la connaissance des exigences de la nation alliée à l’expérience des situations particulières.

— Enfin, il convient d’ajouter qu’une éthique est nécessaire pour guider les actes de police au-delà des savoirs et de l’expérience, dans les recoins de l’inconnu, quand la situation particulière est inédite. Cette éthique est celle de la paix. De la même façon qu’elle guide le juge dans son application des lois, au-delà même des verdicts que la jurisprudence a établis, elle guide le policier dans ses gestes d’agent. Car les fonctions de la justice et celles de la police ne les conduisent pas à favoriser le chaos, mais, au contraire, à conserver la vie de la communauté avec ses conflits et ses réconciliations.

Pour conclure, la brutalité policière n’est pas la responsabilité de la seule police, de la même façon que l’injustice éventuelle des verdicts judiciaires ne dépend pas de la responsabilité de la seule justice, quel que soit le chaos qu’elles instaurent. À l’inverse, c’est la nation qui doit décider de ce qu’elle exige de ses institutions et de leur fonction. Doit-elle s’enkyster dans les haines réciproques ou se donner les moyens de vivre en paix ? Si c’est la paix que nous voulons, sans nous sacrifier sur l’autel du totalitarisme sécuritaire et des pathologies morbides, alors il nous faut des symboles manifestes, des formations exigeantes et une éthique qui garantissent une police au service de cette paix.

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