Note à propos des médias d’information

Je ne sais pas s’il existe des communautés que l’on pourrait appeler des « peuples » selon une définition positive. Elles ne seraient pas des peuples par défaut, comme lorsqu’on dit que le peuple est composé des gens qui n’ont pas le pouvoir, qui n’ont pas les richesses, qui ne sont pas de l’élite ou encore qui n’ont pas vocation à gouverner. Nous pourrions à l’inverse parler d’elles comme des communautés qui sont ceci ou cela, qui ont telle ou telle qualité.

Sans doute devrions-nous mieux connaître ceux que l’on appelle les peuples autochtones ou encore les Premières Nations, ces communautés que l’Europe a ravagées depuis plusieurs siècles. Nous pourrions alors dessiner une sorte d’esquisse de ce que peuvent être des peuples et dire qu’il s’agit de communautés dont les membres partagent l’identité sans médiation. Chacun sait, dans son corps même, ce qu’il en est de l’ensemble de son peuple et cela de deux manières : d’une part selon un principe de distinction tourné vers l’extérieur, par rapport à d’autres peuples ; d’autre part selon des procédures de reconnaissances culturelles internes, comme en miroir. Cette distinction et cette reconnaissance sont d’ailleurs les deux faces d’un même processus d’identité civile, chaque peuple se définissant en se différenciant de peuples étrangers et, nécessairement par conséquent, en se donnant une image de lui-même.

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Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, nous dirons que les membres des peuples, selon une définition positive, sont civilisés en eux-mêmes : ils portent en leur corps la civilité de leur communauté et la manifestent aussi bien sur leur peau que dans leurs gestes et même dans les morphologies que ceux-ci développent. Aussi, nous devrons reconnaître que de nombreuses communautés ne sont pas des peuples et sans doute ne l’ont jamais été. La France est indéniablement de celles-là : celui qui la parcourt de long en large et observe ses métropoles aussi bien que ses chemins de traverse ne rencontrera pas cette identité des corps, des mœurs et des gestes que l’on peut s’attendre à trouver au sein d’un peuple. Ce n’est ni un défaut ni une qualité, mais un simple constat : la France est extrêmement diverse.

Disons alors qu’elle est une nation plutôt qu’un peuple. Elle n’habite pas les corps des Français, mais, à l’inverse, ce sont les Français qui la font naître. Et il en va de même pour de nombreuses communautés qui naissent de la volonté de leurs éléments, tels le Royaume-Uni ou les USA par exemple, ce en quoi nous pouvons bien les appeler des Nations. Or, si les membres de ces communautés ne ressentent pas leur identité commune dans leur corps, il faut bien concéder que cette identité leur vient d’une sorte de médiation qui se tisse entre eux sans les atteindre nécessairement en eux-mêmes. Il est certainement possible que certains Français, par exemple, ressentent en eux une certaine qualité qui leur semble identifier la France, mais cette sensation n’est absolument pas nécessaire pour que quiconque soit français. En revanche, la France ne saurait exister sans un média par le truchement duquel les Français, dans toute leur diversité, la font naître.

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Plus précisément, les Nations telles la France ne sont pas nées de la volonté de tous, mais seulement du pouvoir de quelques-uns, de leurs rivalités et de l’histoire des guerres qui les ont suivies. Sans ces pouvoirs et sans cette histoire, un habitant des Pyrénées n’aurait jamais adopté la même identité qu’un Alsacien ou un Nantais. Et pour qu’ils soient Français les uns et les autres, il a fallu que quelque chose les réunisse, qu’ils en soient d’accord ou pas.

À vrai dire, si nous nous en tenons à ces moments de fabrication de la Nation par les pouvoirs, nous n’observons pas cette dimension politique particulière que nous appelons « médias ». En somme, les pouvoirs sont leur propre média dans la mesure où ils imposent leur domination sur leur population. Nous pouvons alors dire que l’armée est un média, que l’administration ou encore la religion sont des médias : ils réunissent des individus en les soumettant en commun, alors que, pour la plupart, ils n’ont rien demandé. Ils sont même, devrait-on dire, des dimensions d’un seul média : le pouvoir dont ils assurent l’exercice et avec lequel, par conséquent, ils se confondent.

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Ce n’est que lorsque la Nation devient une république que les médias apparaissent en tant que tels, c’est-à-dire lorsque les individus se mettent à construire eux-mêmes leur Nation. Ils ne remettent pas en cause l’histoire qui les a réunis, ils n’en ont pas le pouvoir. En revanche, ils tentent de faire en sorte que leur domination cède la place à leur responsabilité et que le pouvoir auquel ils sont soumis leur cause le moins de tort possible, voir même améliore leur vie. En cela, ils constituent bien la Nation en chose publique, en République. Et c’est dans ce processus de constitution républicaine que les médias apparaissent indépendants et indispensables : ils permettent aux individus de gouverner autant que possible les pouvoirs qui les unissent, de décider ce qui leur semble bon ou mauvais pour leur vie en commun. Bref, d’être des citoyens responsables.

Il faut ici faire une restriction : nous ne parlons pas de tous les médias qui peuvent réunir des individus en sociétés diverses. Des modes musicales, par exemple, ou des habillements, des manières de danser ou de manger peuvent bien être compris comme des médias, ils ne concernent pas la République, mais seulement des groupements plus ou moins éphémères qui produisent des faits sociaux. Tout ceci est passionnant à étudier, mais nous nous en tenons ici aux médias qui concernent l’ensemble d’une Nation, son organisation et son orientation.

Ceci nous conduit à poser un premier principe : les médias républicains sont nécessairement publics. Ils s’adressent à tous les citoyens sans aucune distinction, quelle qu’elle soit.

De ce premier principe en découle un deuxième : les médias républicains sont nécessairement des médias d’information. Et ceci leur impose un fonctionnement extrêmement rigoureux, sous peine de voir la république débordée par toutes sortes de fantasmes qui la disloquent et rendent le retour de la domination brute inévitable. C’est pourquoi nous devons bien comprendre comment fonctionne cette information afin de veiller sur elle comme si elle était l’air que respire notre citoyenneté.

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La médiation de l’information comprend quatre moments nécessairement indépendants les uns des autres, sous peine de la rendre incompatible avec la vie républicaine. Selon la chronologie de son flux, ces moments sont la construction de l’information, sa transmission, sa réception et son engagement. Cependant, étant donné que la cohérence de leur ensemble — que l’on peut appeler l’appareil informatif — dépend de leur finalité, nous les étudierons à rebours, à partir des exigences de l’engagement des informations dans nos activités civiles.

 

Ce quatrième moment est celui où nous intégrons ce que nous apportent les médias dans nos décisions tant intellectuelles que pratiques. C’est donc ici que se joue notre citoyenneté et celle de nos concitoyens, que s’élabore la Nation, sa cohésion et ses orientations. Nous nous y attelons dans la solitude de nos réflexions, mais aussi dans nos engagements en tous genres, dans toutes nos activités publiques. En particulier, nous investissons l’information dans des actions politiques, avec des partis par exemple, ou simplement dans le soutien que nous apportons à des personnes qui nous semblent bien orienter notre communauté républicaine.

Or, il est important de noter que cet investissement ne peut pas faire lui-même l’objet d’une production et d’un flux d’informations. Il est en sorte le terminus ad quem de l’information et, partant, des médias qui la diffusent. S’il venait à en être autrement, nous serions tout simplement informés de ce que nous nous engageons à faire, de nos propres volontés, ce qui serait absurde. L’appareil informationnel rentrerait dans une sorte de bug identique à ces boucles informatiques qui obligent à des redémarrages complets.

Nous pouvons alors conclure à un corrélat lié au principe de l’information publique : il ne saurait y avoir d’information sans liberté d’engagement de cette information dans un horizon historique.

Autrement dit, il ne revient pas aux médias de nous dire ce que nous devons penser ou faire avec les informations qu’ils nous transmettent. Cela est notre secret et la République à laquelle nous donnons naissance est le résultat de la rencontre de tous les secrets des concitoyens, qu’ils soient solitaires ou organisés en actions collectives. Les médias sont les instruments de cette naissance, mais ils ne doivent en aucun cas en être les maîtres, ni même les influenceurs.

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L’information est destinée à des citoyens libres. Les médias n’ont donc pas de boussole qui leur permettrait de nous fournir les informations que nous attendons, si ce n’est qu’elles doivent nous concerner publiquement, tous ensemble et tout un chacun. Nous trouvons ici une sorte de définition qui nous permet de dire que leur public est l’ensemble des libertés de nos engagements. Et en tant que récepteurs de l’information membre de ce public, nous ne pouvons rester libres de nous engager que si cette information ne nous engage pas elle-même, ou encore si elle nous rapporte des faits toujours déjà passés.

Ajoutons alors un deuxième corrélat : l’information concerne exclusivement ce qui s’est passé et en aucun cas ce qui pourrait advenir. Il ne revient pas aux médias de dire vers où va notre Nation, mais seulement d’où elle vient.

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Avant l’engagement et la réception de l’information, dans la chronologie du flux de l’information, vient sa transmission. Celle-ci, nous le savons, est nécessairement publique. Elle doit être disponible pour tous, que ce soit par le truchement de la presse écrite, de la voix radiophonique, ou encore par la télé-vision quel que soit l’écran qui la diffuse, celui des téléviseurs ou celui des ordinateurs et des smartphones. Il ne saurait donc y avoir, à l’inverse, d’information privative, inaccessible à certains citoyens, y compris en matière économique, par exemple.

Que l’information soit nécessairement publique n’oblige cependant pas à conclure qu’elle doit être diffusée par un média unique, bien au contraire. Car si les faits qu’elle rapporte sont passés, ils entrent en résonance avec des passés antérieurs pluriels. Une augmentation de l’inflation, par exemple, peut être comprise comme un dérèglement mécanique qui survient lorsque l’offre de marchandise diminue ou bien comme le résultat d’une spéculation nocive qui interdit des investissements diversifiés. La première interprétation s’inscrit dans une compréhension libérale de l’économie politique, la seconde, au contraire, est guidée par un sentiment de révolte contre ce capitalisme. Chacune a son histoire et l’on doit reconnaître que les médias qui les informent sont nécessairement distincts.

D’ailleurs, la situation où un seul média transmettrait l’information est tout simplement contradictoire en elle-même. Car ce média dicterait le passé antérieur impliqué par les faits qu’il transmet ; il réduirait nos histoires à un unique déterminisme sans alternative, et, par conséquent, rendrait caduque la possibilité même de nos libertés citoyennes.

C’est pourquoi nous pouvons conclure à un troisième corrélat : les médias d’information doivent nécessairement être pluriels.

Ainsi, chacun peut tracer dans nos passés des perspectives diverses entre lesquelles nous pouvons réaliser des choix libres. Et ce qui est nécessaire quant à la diversité des médias dans leur ensemble l’est encore lorsqu’il s’agit de la diversité des informations transmises par chaque média. Il ne revient à aucun de déclarer qu’un passé est déterminant, sous peine de nous priver de liberté quant à nos engagements. Par conséquent, la pluralité des médias n’est pas à comprendre comme une offre de choix alternatifs entre des déterminismes historiques, mais plutôt comme un appareil informationnel multipolaire nous laissant libres de nous orienter et de nous réorienter. Cela implique une diversité qui dépasse l’ensemble des informations que nous jugerions opportunes en rapport aux passés que nous cultivons, ou encore que les médias doivent toujours nous apporter des informations que nous n’aurions jamais demandées. Le pluralisme de l’information a donc pour corollaire sa profusion au-delà de nos attentes.

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Nous pouvons en venir, maintenant, à la construction des informations et nous voyons immédiatement que cette construction ne peut pas dépendre des médias qui la transmettent. Ceux-ci, en effet, produiraient des faits qui confirmeraient toujours le passé dont ils portent l’héritage ; ils enfermeraient donc ceux qui les reçoivent dans une sorte de déterminisme et les priveraient, par conséquent, de leur liberté d’engagement. Il est donc très important de distinguer d’une part la transmission de l’information, celle que nous venons d’étudier brièvement et d’autre part sa production.

Autrement dit, quelle que soit l’histoire avec laquelle un média résonne, il se doit de transmettre des informations indépendantes de cette perspective, ce que l’on peut appeler des informations objectives ou encore, plus simplement, des faits. À cet égard, il est donc extrêmement important que tous les médias dépendent d’une procédure de validation de l’objectivité des informations qu’ils transmettent. Cependant, cette procédure ne ressemble certainement pas à cette mode du fact-checking dans laquelle se sont lancés les médias qui s’autorisent à déclarer que leur information est vraie et que d’autres informations sont fausses. D’une part, il est évident qu’ils ne peuvent pas être juges et partis sans se mêler de la fabrication des informations et tomber dans la contradiction que nous venons de mentionner.

Mais aussi, il est important de ne pas confondre l’objectivité et la vérité. Une vérité modifie notre savoir de telle manière que ce que nous tenions pour vrai devient faux. Le vrai, en somme, ne va pas sans son opposé. Il entretient avec lui une dynamique qui trace ce que l’on peut appeler une histoire des savoirs. Or, les informations n’entrent pas dans cette histoire. Elles sont des transmissions de faits, et un fait n’est ni vrai ni faux : il est ce qu’il est ou alors il n’est pas. Que l’inflation soit de cinq pour cent au mois d’avril, par exemple, cela peut être un fait ; sinon il s’agit d’un fantasme. Mais les faits faux n’existent pas, pas davantage que les fausses informations.

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Il est donc extrêmement important que les faits soient bien construits, sans quoi ils sont nécessairement confondus avec des fantaisies qui suscitent, finalement les vocations des redresseurs de torts. Mais ces missionnaires de la true new, ne s’autorisent que de leur vanité jusqu’à confondre la vérité et l’objectivité. Loin de corriger l’information, ils la déplacent sur le terrain des savoirs, là où le vrai appelle le faux et ils provoquent alors nécessairement l’apparition de médias qui les prennent à leur tour pour faux alors qu’eux prétendent dire le vrai.

L’information dépend donc non pas des médias qui la transmettent, mais des journalistes qui la construisent. Et ici, il faut bien préciser que les journalistes dont nous parlons ne sont pas des employés de journaux, mais des producteurs nécessairement indépendants. Leur travail est alors sans aucun doute le plus précieux de tous ceux qu’exigent nos engagements citoyens, car ils ont dans leur main la condition ultime de la validité des faits dont nous sommes informés. Or, nous l’avons vu, les informations portent toujours sur des faits passés, des faits, donc, qui n’existent plus et qui doivent être construits. C’est alors dans la rigueur de cette construction que réside la valeur de l’information et, finalement, la possibilité d’une vie républicaine.

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Cette construction des faits obéit à quatre règles. La première est déontologique : un fait n’est pas rendu nécessaire par les médias qui le transmettent. Ou encore, pour le dire à l’inverse, ce ne sont pas les médias qui décident de l’information. Cela découle sans problème de tout ce que nous venons de dire, mais il faut sans doute insister pour déclarer que dès lors qu’un média ne publie qu’à la condition de fabriquer lui-même ses informations, il ne sert plus la République. Cela concerne, évidemment, tous les médias quotidiens dont la survie économique ne dépend que de leur capacité à faire l’actualité. Chaque jour, ils fraient avec le renoncement à leur vocation, à moins qu’ils ne l’aient d’ores et déjà troquée contre le goût du spectacle et du simulacre.

Les médias sont donc tributaires des faits et, par conséquent, des journalistes qui les construisent. Ceux-ci suivent alors une première règle qui est de multiplier leurs sources de telle manière qu’elles ne puissent se réduire à une seule voix. Les historiens, que cette règle concerne aussi, l’énoncent ainsi : « témoignage unique, témoignage nul ». Elle impose de contrôler les traces qui servent à la construction de l’information de telle manière qu’elles ne puissent provenir de personnes ou de situations attachées les unes aux autres avant même le travail du journaliste.

La deuxième règle de construction est celle de la cohérence de chaque trace avec son propre passé. Elle peut être énoncée comme une règle de crédibilité. Les propos que note le journaliste, par exemple, doivent être non seulement cohérents entre eux, mais aussi avec la vie de la personne qui les tient. Les situations qu’il décrit doivent participer d’une cohérence factuelle et aussi de leur accord avec les mœurs des protagonistes qui les ont produites. Cette crédibilité étoffe alors l’information. Elle lui donne une texture de plus en plus complexe et solide en même temps que le fait devient de plus en plus complet.

La troisième règle prend alors tout son sens : le fait apparaît de lui-même comme la congruence des notes du journaliste. Il se referme sur lui-même, pourrait-on dire, de telle manière qu’il devient, maintenant, un fait objectif. Ainsi, l’information acquiert-elle sa valeur par elle-même et non pas en suivant les désirs d’un média ou même de celui qui la produit. Car il n’appartient pas au journaliste d’inventer le fait, mais seulement de le construire. De la même manière qu’un maçon est tributaire de l’équilibre des forces entre les différents éléments de la maison qu’il construit, le journaliste est tributaire de la cohérence des traces dont il a pris note. Sans cette cohérence, il n’y a tout simplement pas de fait et pas d’information.

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Ainsi va la machinerie de l’information. Le journaliste la produit, les médias la transmettent, le public la reçoit et les citoyens l’investissent dans leurs engagements. Ces quatre étapes doivent être indépendantes sous peine de créer un court-circuit dans l’appareil informationnel, mais c’est aussi ce qui arrive lorsque l’une d’entre elles n’obéit plus aux principes qui doivent régir son fonctionnement. Lorsque le journaliste n’a pas la patience d’attendre que le fait se concrétise entre ses notes, que les traces qu’il a relevées produisent une congruence objective, alors il ne fournit plus d’information, mais seulement le spectacle d’un simulacre médiatique. Il n’est plus centré sur les nécessités de son travail, mais sur la séduction de sa prestation, c’est-à-dire sur les parts de marché qu’elle peut rapporter à son employeur.

Les médias, à leur tour, ne remplissent plus leur fonction de transmission. Leur pluralité devient une concurrence et se resserre autour de ce que les spéculateurs qui les financent estiment être les attentes du public les plus rentables. Alors, la diversité des histoires au sein desquelles les membres du public pouvaient construire leur engagement se transforme en un catalogue d’alternatives : celui qui choisit tel média refuse ses concurrents, nécessairement. Et l’objectivité des informations disparaît au profit d’une croyance en leur vérité, parce que les concurrents, apparemment, disent nécessairement faux. Ainsi naissent des médias mainstream, ceux qui suivent les spéculations des financiers et les médias alternatifs qui prétendent leur faire concurrence. Les uns prétendent dire le vrai parce que d’autres parlent faux et inversement.

Les membres du public se trouvent alors pris dans une sorte de folie. La croyance et la dénonciation prennent la place de la confiance dans l’objectivité et dans la possibilité toujours ouverte d’une pluralité de sens historiques. Il faut prendre parti pour ce que tout le monde dit au moment où tout le monde le dit, ou pour ce dont personne ne parle sauf les initiés. Les médias dessinent une sorte de cartographie des alternatives concurrentes au sein de laquelle chacun essaie de tirer les finances à soi, et nous devenons des serviteurs de leurs ambitions bien davantage que des citoyens responsables.

Car, finalement, la République n’est plus, elle-même, qu’un simulacre politique. Nos engagements sont attendus comme autant d’arguments de marketing qui guident les spéculateurs du marché de l’information. Les journalistes ne sont plus que des employés chargés d’envoyer des chocs à des spectateurs pendant que les médias mesurent l’impact de ces chocs et planifient des stratégies pour accroître leur audience. À moins qu’ils ne préfèrent essaimer des informations alternatives sur le net à l’attention de ceux d’entre nous qui ne savent plus à quel journal se vouer. Mais l’information est d’ores et déjà entrée dans une boucle. Nos engagements sont devenus des spectacles journalistiques et les informations des simulacres d’engagement.

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L’appareil informationnel bugue. Nous pouvons le constater aujourd’hui avec certitude. Mais il s’agit pourtant, au moins partiellement, d’une illusion. Car ce n’est pas l’information qui est malade, mais seulement les organes médiatiques d’actualité. Le rythme quotidien que le marché impose au journalisme est incompatible avec la patience nécessaire pour construire des faits objectifs. En outre, elle exige aussi de la part du public une sorte d’amnésie permanente qui le rend sensible aux moindres chocs et d’autant plus friand de spectacles, jusqu’à se donner lui-même en représentation. Il devient alors expert en tout ce qui passe, sinon sur les plateaux télé, au moins sur les écrans des réseaux que l’on dit sociaux.

Mais à côté de ces actualités, l’information continue à faire entendre sa voix par d’autres voies. De très nombreux journalistes savent construire autre chose que des spectacles et prennent le temps de laisser les faits se tracer dans leurs notes. Ils n’accèdent pas souvent aux médias, mainstream ou alternatifs, et pourtant leur travail est publiquement accessible sous la forme de livres ou de réalisations audiovisuelles. Il nous revient alors de faire vivre avec eux cette information-là par rapport à laquelle, finalement, le spectacle de l’actualité n’est qu’un leurre.