Mylène, technicienne pédagogique

(fiction pessimiste)


Ce matin, Mylène gare sa voiture devant le CTE (Cluster des Technologies de l’Enseignement) Condorcet-45. Elle n’a plus eu de contrat depuis deux mois et les aides financières commençaient à manquer. Aussi, même si le Cluster est à une demi-heure de route, lorsque les embouteillages ne sont pas trop nombreux, elle est bien contente d’avoir été appelée pour un contrat de 10 mois renouvelable trois fois. Au-delà, Mylène devrait devenir titulaire, mais elle sait déjà que cela ne se fera pas et qu’il lui faudra attendre six mois, au moins, avant de pouvoir retrouver un contrat dans l’Éducation Numérique.

Mylène est technicienne pédagogique ; la jeune femme qui l’accueille doit avoir une dizaine d’années de moins qu’elle. Elle s’appelle Lucie et se présente comme l’ingénieur pédagogique qui assure les fonctions de chef du service des enseignements de deuxième et troisième niveaux. Elle propose un café à la contractuelle et lui pose quelques questions sur sa vie, ses missions antérieures, de manière informelle évidemment. Mais le temps des présentations est compté et Mylène s’assoit devant l’écran, Lucie à ses côtés pour une heure de formation.

La technicienne a déjà rempli plusieurs contrats et elle pourrait prétendre connaître le métier, mais dans l’Éducation Numérique tout change très vite. Tenez, par exemple, les apprenants sont maintenant divisés en cinq niveaux au lieu de trois jusqu’au mois dernier. Le premier niveau est resté inchangé, il s’agit toujours de ceux qui atteindront les ECGE (Educational Clusters for Global Elites) ; le niveau trois n’a pas changé non plus et regroupe tous ceux qui pourront servir dans des emplois de techniciens ; le niveau cinq est toujours celui des décrocheurs pour lesquels il n’y a pas d’autre chose à faire, sinon de suivre les signalements auprès de la police et de la justice. La nouveauté tient donc au niveau quatre dont les apprenants, bien que peu enclins à une vie normale, pourront cependant profiter de l’éducation qui leur est offerte pour envisager une externalisation vers les chantiers des nouvelles autoroutes communicantes. Quant au niveau deux, dont Lucie s’occupe et Mylène aussi par conséquent, il s’agit des apprenants qui n’ont pas de difficultés et auxquels seront confiées les tâches d’ingénierie et de gestion des LTD (Local Terminal Datas). Lucie explique d’ailleurs à Mylène que la création de ce deuxième niveau est une bonne innovation : elle, par exemple, émargeait au premier niveau lorsqu’elle était apprenante, mais les ECGE ne fournissaient pas un assez grand nombre de bourses et elle a ressenti son métier d’Ingénieur comme un déclassement. Alors que si elle avait d’emblée émargé au niveau deux, elle n’aurait pas eu ce sentiment.

Mylène comprend sa chef de service. Celle-ci lui explique maintenant son travail. Elle aura en charge une centaine d’apprenants. Bien sûr, en cas de difficulté, elle pourra compter sur Lucie qui s’est toujours montrée très human envers les GTD qu’elle dirige. Mais il y a peu de chance que cela arrive : les nouveaux algorithmes créés par Gogle&Analytics sont d’une extrême fiabilité. Et puis, maintenant, les apprenants sont informés. En début d’année, après deux semaines de détox neuronique, c’est une autre histoire. Il faut les encadrer pour qu’ils trouvent les réponses aux RDP (Recueil des Datas Pédagogiques) sans déroger aux protocoles du GPEM (Global Process of Educational Management), mais une fois que chacun a implémenté sa PEDB (Personnal Educational Datas Base) le travail devient beaucoup plus facile. D’ailleurs, d’année en année les apprenants prennent l’habitude et, même en début de cession, un simple technicien suffit là où, auparavant, un ingénieur était nécessaire. Il faut dire aussi que les appreneurs de l’antique Éducation Nationale avaient bien préparé le travail avec toutes les données qu’ils avaient fourni malgré eux. Mylène a de la chance, finalement, explique Lucie, car en arrivant maintenant, elle aura le temps d’acquérir de l’expertise avant la prochaine pause neuronale.

Cependant, il faut bien qu’elle surveille que les apprenants ne faiblissent pas. Certains ont tendance à oublier la chance qu’ils ont d’être au niveau deux et risquent de sombrer vers le troisième. Pour éviter cela, Mylène devra chaque jour, matin et soir, vérifier les tableaux d’alerte. Dès qu’un apprenant ne réussit pas trois exercices sur cinq, le voyant d’urgence s’éclaire et il faut alors immédiatement enclencher la procédure RIMA (Requête d’Intervention du Méta Algorithme) afin que les logiciels experts transmettent à l’apprenant des apprentissages plus précisément circonstanciés en fonction de ses échecs et cela jusqu’à ce que le signal d’urgence s’éteigne.

Mylène doit bien comprendre la responsabilité qui lui incombe, car si un apprenant venait à faiblir de manière chronique, l’effet serait très négatif pour le service et, nécessairement, le Directeur général recevrait une NFP (Notification de Faille Pédagogique). Ce serait inquiétant non seulement pour Lucie, mais pour tout le Cluster, car les NFP sont stockées sur la base JMB (du nom du fondateur de la branche locale du GEMEAS [Global Management of Educational Applied Sciences]), gérées et analysées par le AEA (Algorithme d’Évaluation des Appreneurs). Autant dire que le Cluster Condorcet-45 pourrait alors rétrograder dans le classement Forbes des Clusters Pédagogiques et perdre ses apprenants de niveau deux. Lucie ne se voit franchement pas renoncer au poste d’Ingénieur des apprentissages du Cluster Condorcet-27 qui s’occupe d’un groupement de niveau un et n’a même plus de niveau quatre ! À trente ans, ce sera une belle promotion, dans un an ou deux, pas davantage !

À part cela, la tâche de Mylène ne sera pas très complexe. Elle devra veiller à ce que les apprenants formulent bien leurs demandes sous le protocole en cours (actuellement il s’agit du TDI [Ticket de Demande d’Information] V-5.537 mais on annonce un changement important avec la version 5.600 et Mylène devra y faire attention). Lorsque l’apprenant reçoit sa réponse, il faut vérifier qu’il la valide, sans quoi son ticket reste ouvert et le process de son apprentissage est bloqué. Enfin, quand le workflow est fluide les appreneurs doivent en profiter pour s’informer des nouvelles normes et des nouvelles procédures, sans quoi ils seront vite dépassés !

Voilà. Lucie sourit cordialement à la contractuelle, l’heure de formation est terminée. Elle a l’habitude de déjeuner avec ses techniciens une fois par semaine et espère que Mylène pourra en être jeudi prochain. Pour l’instant, elle doit aller à une réunion sur la mise en place du logiciel de gestion des sanctions prises à l’encontre des appreneurs démotivés.

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