Mattéo et le fantasme des migrants

 

 

Une histoire en forme de dialogue entre Mattéo, un jeune homme fort sympathique, et ses grands-parents, plus vieux mais non moins sympathiques, au sujet de ce fantasme qu’on appelle “les migrants”

par Marco Mattéi

Vous pouvez télécharger le fichier .pdf en cliquant ci-dessous

 

C’est un rituel. Quand Mattéo rend visite à ses grands-parents, il descend acheter les gâteaux du dimanche avec son grand-père. L’avenue Kennedy avance droit entre les immeubles, ensuite il faut prendre à gauche, traverser le lotissement des Joncs avant d’arriver au carrefour de l’Europe et à la boulangerie-pâtisserie Boul’Ange. Le maître des lieux est un Ange authentique par son prénom et sa gentillesse. Mais surtout, lui seul sait faire les bavarois, religieuses et autres forêts-noires. Grand-mère en a décidé ainsi le jour où elle est entrée par hasard dans la boutique et, depuis, si le pain de la semaine s’achète encore au fournil d’André, les gâteaux du dimanche se méritent par une longue marche, même lorsqu’il pleut.

Les deux hommes, l’un bien jeune et l’autre encore alerte, marchent sans se presser, sans s’obliger à parler non plus. Le plaisir d’être côte à côte, la sensation de se comprendre simplement, par cette sorte de complicité que les corps entretiennent entre eux, cela leur suffit. Le grand-père est fier de Mattéo et Mattéo est fier de son grand-père, et ils en sont mutuellement reconnaissants. D’autres fois la conversation s’engage. On parle de sujets plus ou moins futiles, du stress, des parents, des filles aussi, on raconte des histoires drôles de tous les jours ou extraordinaires.

Ce dimanche-là, Mattéo était silencieux. Il semblait absorbé par une sorte de dilemme. Il savait qu’il venait d’une famille italienne arrivée à Nice, précisément avec ses grands-parents, après qu’ils ont vécu plusieurs années à Marseille et puis à Orléans. Mais en même temps, il ne pouvait renoncer à ce qu’on appelait alors le problème des migrants, à l’immigration en tant que problème. Il était sensible à l’argument qui s’insinuait de plus en plus souvent dans les propos de ses copains, dans les messages qui circulaient sur le Net et contre lequel il n’arrivait pas à trouver de repartie. Cet argument disait que l’extrême droite s’installait partout en Europe parce que ses chefs (on les appelait souvent des « leaders ») osaient aborder cette question de l’immigration. Les migrants, disait-on, constituent un vrai problème auquel est confrontée la population de nos pays. Par conséquent, concluait-on, les hommes politiques qui ne l’abordent pas avec fermeté sont nécessairement disqualifiés. Ils ne semblent pas connaître les vrais problèmes du peuple et, a contrario, ceux qui osent en parler accèdent nécessairement au pouvoir, portés par les voix démocratiques, que ce soit dans les quartiers ou dans les États. Les partis d’extrême droite ne plaisaient ni à Mattéo ni à la plupart de ses amis, mais il fallait bien reconnaître qu’ils étaient les seuls porte-parole des vrais problèmes des gens. L’idéal, lui semblait-il, aurait été de prendre en charge ce problème, mais d’une autre manière que les fachos. Comment ? Il ne savait pas et il aurait voulu en parler avec son grand-père, mais il n’osait pas.

————

À la sortie de la résidence, l’avenue Kennedy passait au-dessus du périphérique et la vue plongeait sur l’échangeur. Les bretelles faisaient comme un nœud de bitume et dans les boucles, de part et d’autre de la rocade s’étaient installé des gens, nombreux, dans des habitations de fortune. Mattéo voulut en profiter pour s’ouvrir un peu à son grand-père, histoire de voir s’il y avait moyen de sortir de l’embarras.

– Ces gens-là, dit-il sans réelle conviction, ne devraient pas rester là. C’est mauvais pour eux. Ils font pitié mais on ne peut pas les accepter comme ça.

– Ils te dérangent ? demande le grand-père gentiment.

Mattéo commença alors à expliquer qu’ils ne le gênent pas, lui, mais que c’est vrai qu’ils ne sont pas propres, qu’ils font du commerce louche, qu’en fait ils attendent qu’on s’occupe d’eux sans se prendre en charge eux-mêmes, que c’est comme tous les migrants qui viennent des pays pauvres qui ne font pas l’effort de réussir ou de combattre chez eux et qui viennent s’installer chez nous ; qu’il sait bien, lui qu’ils n’ont souvent pas le choix, comme grand-père et grand-mère quand ils sont partis d’Italie, mais qu’on doit comprendre aussi que nous non plus, nous n’avons plus le choix et que nous devons leur fermer la porte et que…

Grand-père savait que le souci de Mattéo était sincère et douloureux. Il avait bien entendu les experts des médias parler de ce choix nécessaire entre humanisme et réalisme que discute la classe politique et qui descend jusque dans les familles et les bandes de copains. Aussi écoutait-il son petit-fils très attentivement et il souffrait de le sentir se débattre dans des sentiments aussi troubles. Il était aussi heureux, malgré tout, d’en être le témoin alors que tant d’autres qui vivent la même douleur n’ont que l’Internet et sa violence anonyme pour les endoctriner et les humilier. Il savait que Mattéo hésitait à dire ce qu’il pensait pour ne pas heurter sa mémoire d’émigré, mais aussi qu’il n’osait pas penser ce qu’il disait car il ne voulait pas être facho. Il savait que le jeune homme attendait de lui une troisième voie, une sorte de résolution du problème des migrants qui ne serait pas d’extrême droite et qui serait même, peut-être, de gauche.

– J’ai entendu un député hier, à la télé, dit-il. Je crois qu’il était de gauche ou ni de droite ni de gauche. Il disait un peu comme toi, qu’il fallait briser le tabou de l’immigration parce que les migrants posaient vraiment des vrais problèmes, d’autant plus qu’ils sont de plus en plus nombreux.

– Oui, tu comprends, ils arrivent pour profiter du confort qu’on a en Europe alors qu’on a déjà tant de difficultés pour le gagner, ce confort. Je ne sais pas ce qu’il faut faire, parce que c’est vrai aussi qu’ils ont connu beaucoup de malheurs pour venir ici. Mais on ne peut pas tous les accueillir. Nous aussi on a du mal à gagner notre vie, on ne peut pas payer des impôts pour eux. Et puis ils vont devenir si nombreux qu’on ne pourra plus vivre comme des Français alors qu’on est en France.

– Oui, je crois comprendre le problème. Mais je crois que je ne suis pas assez informé. Alors dis-moi, Mattéo, pourrais-tu m’expliquer à quoi on reconnaît un migrant ? Moi, si je m’en tiens au mot « migrants », j’en conclus qu’il s’agit de gens qui se déplacent pour changer de résidence. Par exemple, tes parents qui sont allés travailler à Paris sont certainement des migrants. Avec ta grand-mère, nous avons été des migrants aussi, et lorsque tu iras à Lyon l’année prochaine, tu seras un migrant. Chaque fois que quelqu’un déménage, en somme, il migre.

C’est le déménagement qui pose problème ? Est-ce que tu voudrais dire qu’une vie sans problème se déroulerait sur le lieu même de notre naissance, et cela depuis des générations ? Tu te vois dans ta chambre, chez tes parents quand tu auras soixante ans ?

– Non, bien sûr, tu sais bien que ce n’est pas de ceux-là dont on parle.

– Pourtant, migrer c’est changer de lieu de vie, tout simplement.

– Oui, peut-être dans le dictionnaire, mais en vrai, les migrants qui posent problème sont ceux qui viennent de loin, qui viennent d’autres pays. Nous, on est français et on peut déménager en France, ça ne s’appellera pas une migration. Les migrants, eux, ils passent les frontières, c’est ça qui les caractérise.

– Tu veux dire que les aéroports sont pleins de migrants, c’est ça ? Tu penses qu’il faut les fermer ?

– Non, quand même pas…

– Je m’en doute. Je plaisante un peu pour nous détendre parce que le sujet est difficile.

Tiens on passe devant le fournil d’André. Attends-moi une minute, je vais lui dire bonjour.

————

Mattéo pose ses fesses sur une borne de stationnement et se demande s’il n’a pas répondu trop rapidement et s’il ne faudrait pas fermer les aéroports, au moins aux migrants qui viennent de certains pays. Ça ne résoudrait pas le problème des clandestins, mais, au moins le nombre des migrants officiels diminuerait.

– Voilà, dit-il, dès que son grand-père sort de la boulangerie. Les migrants sont des gens qui passent les frontières sans en avoir le droit. Dans les aéroports, les voyageurs qui ont le droit passent la douane et la police et c’est comme ça qu’ils sont acceptés chez nous. Mais les autres, ceux qui n’ont pas de papiers ou qui ont des faux papiers, ils ne sont pas acceptés et ce sont eux qu’on appelle des migrants.

– Je vois que j’ai bien fait de bavarder avec André ! Tu as eu le temps de bien réfléchir !

Mais, dis-moi, que penses-tu des gens qui se signent devant un chat noir ou qui changent de trottoir pour ne pas passer sous une échelle ? Dirais-tu que la noirceur du chat est la cause du fait qu’ils se signent et la position de l’échelle la cause du fait qu’ils changent de trottoir ? Ou dirais-tu plutôt que c’est leur croyance qui fait du chat et de l’échelle des oracles du malheur ?

– C’est leur superstition, bien sûr !

– C’est cette superstition qui fait la différence entre un chat noir et un chat blanc ou entre une échelle debout contre un mur et la même échelle couchée le long du trottoir ? Tu en es d’accord ?

– Oui, évidemment ! Mais quel est le rapport…

– Maintenant, si nous remplaçons la blancheur ou l’échelle couchée par le fait de posséder des papiers d’identité et la noirceur ou l’échelle dressée par le fait de ne pas posséder ces papiers, dirons-nous que la possession des papiers est la cause du bon accueil du chat blanc ou la cause du fait qu’on passe tranquillement à côté de l’échelle ou plutôt que c’est notre croyance dans le pouvoir des papiers qui rend ce chat blanc plus acceptable que le chat noir et l’échelle couchée plus rassurante que l’échelle debout ?

– Mais, de toute façon, la question n’est pas là. Tu m’embrouilles !

– Excuse-moi, tu veux qu’on change de sujet ? On va arriver aux Joncs. Avant il y avait de l’eau avec des joncs, c’est pour ça que le lotissement porte ce nom… On peut se taire aussi, de toute façon, j’aime bien quand tu es avec moi. Ça me suffit.

– Non. Moi aussi. Tu es le seul à qui je peux parler sans être jugé comme un facho ou un bisounours.

Voilà ! En fait, le migrant c’est celui qui n’a pas passé quelque chose comme un examen pour rentrer dans le pays. C’est ça ! Les papiers c’est comme un certificat, tu vois. On les croit quand ils prouvent que celui qui les montre a passé son examen. Et le migrant, lui, il n’a pas de papier ou, même s’il en a, ses papiers ne prouvent rien. Il ne vient pas du bon endroit, il est trop différent par exemple. Ou bien, il pose problème dès qu’il arrive. Enfin, les gens savent tout de suite ce que c’est un migrant. On le sent. On n’a pas besoin de l’expliquer.

– Je comprends ce que tu dis. Je ne suis pas certain de ressentir ce sentiment envers les migrants comme ces gens qui semblent les reconnaître, mais je ne vais pas te cacher qu’il y a des personnes qui me semblent bien trop louches, pas pour vivre avec moi, non, mais pour me diriger. Tu vois, ceux qui prétendent décider pour moi alors qu’ils vivent dans un autre monde. Je les appelle les « bourgeois » ; mais ce n’est pas le mot qui importe, c’est que je sens leur mépris dès qu’ils s’intéressent aux gens qu’ils gouvernent comme si on leur était inférieurs. Mais, en fait, toi et moi, on ne répond pas à la question que nous posions tout à l’heure ! Est-ce que c’est parce que ces migrants ou ces bourgeois sont trop différents que nous sentons qu’ils posent problème ?

– Oui, c’est ça !

– Mais, dans ce cas, ne faudrait-il pas dire que c’est la noirceur du chat qui est bel et bien la cause de la superstition ? Or, nous avons dit le contraire, il y a un instant. Veux-tu que nous corrigions ce que nous disions ? Ou bien, d’après toi, faut-il reconnaître que c’est parce que nous avons des problèmes que nous considérons les migrants ou les bourgeois comme trop différents ? Un peu comme la superstition rend la noirceur du minou maléfique alors qu’il n’y est pour rien. Voire, on pourrait supposer que c’est la superstition, dans les endroits où les gens sont très superstitieux, qui donne aux chats noirs ce pelage miteux et cette allure patibulaire qui, précisément, leur fait peur. Alors, penses-tu toujours que c’est dans les yeux des superstitieux que la noirceur des chats devient maléfique ? Ou veux-tu que nous en discutions à nouveau ?

– Non, pas besoin d’en rediscuter. C’est la superstition qui rend le chat maléfique.

– Très bien ! Par conséquent, si tu devais écarter le malheur qu’est supposé apporter le chat noir, que ferais-tu ? Tu supprimerais tous les chats noirs ?

– Non ! Évidemment, je…

– Que ferais-tu alors ?

– J’essaierais d’arrêter la superstition ! Mais…

– Encore une chose. D’après toi, un facho, comme tu dis, ferait-il comme toi ? Ou supprimerait-il les chats noirs ?

– Lui, il voudrait tuer les chats noirs. Ça c’est sûr !

– Alors, tu vois bien que tu n’es pas facho ! Maintenant, tu sais pourquoi ! Toi, tu cherches à corriger la manière de voir les chats noirs et les personnes qui déménagent alors que les fachos, eux, ils voudraient les supprimer, leur enlever leur pelage ou le droit de bouger.

– Oui, je comprends ça.

– Mais, j’ai l’impression que tu n’es pas convaincu.

– Si, si. Enfin, je ne sais pas. Ce n’est pas comme ça dans la vraie vie.

– Ah bon ? Et c’est comment dans la vraie vie ?

————

 

– Les migrants on sait qui c’est, on les voit dans les réseaux sociaux et à la télé aussi. Ton histoire de chat noir, c’est une histoire. On ne me croira pas si je la raconte.

– Pourtant, tu es convaincu, toi, que c’est la superstition qu’il faut arrêter et pas les chats noirs…

– Oui ! Mais nous, on est là tous les deux, en train de marcher en discutant tranquillement. Tu vois, sur Internet il faut que ce soit rapide, comme un choc. Clic ! Les vidéos, elles montrent les migrants, là, clic ! On les voit. C’est ça la vraie vie. C’est vrai qu’ils arrivent sans papier ou avec des faux ; c’est vrai qu’ils ont souffert mais on ne peut pas les prendre en charge sinon ils se le disent par téléphone et ils viennent de plus en plus nombreux pour profiter de nous. On les voit téléphoner ! Et comme ils viendront plus nombreux ils seront de plus en plus déçus et comme ils seront déçus ils vont nous agresser de plus en plus et puis nous empêcher d’être tranquilles chez nous. Ça, ce ne sont pas des paroles de bisounours, ce sont des choses qu’on voit !

– Je comprends… Je comprends. On va prendre le bavarois chez Ange et reprend quand on sort de la boulangerie.

Salut Ange !

– Salut les Italiens ! Alors, c’est la reprise ? Il faut bien, hein ! Oh ! J’y pense, vous allez me prendre un pain, c’est une nouveauté. C’est la première semaine que j’en fais. Je l’appelle « pain libanais », il est à base de semoule. En fait, c’est un syrien qui me le fait, mais la Syrie c’est pas trop vendeur, alors je l’appelle libanais. Les clients ils aiment. Ils voient les cèdres, les montagnes, la mer, le soleil… Ils préfèrent… Je vous en mets un gratuit avec le bavarois de Madame. Vous me direz comment vous l’avez trouvé.

– Merci Ange ! Tu es bon comme du bon pain. Mais tu as du monde, dis donc !

– Oui ! L’étudiante qui servait le week-end, tu te souviens ? Yasmina, elle s’appelait. Eh bien, elle a eu une bourse pour continuer les études au Canada. À Montréal, je crois. Tu parles, je ne lui ai pas demandé de rester, même s’il fait froid au Canada, avec les ours, les caribous et les forêts glaciaires ! Tu sais qu’ils vivent sous la terre l’hiver ? Malheur ! Enfin, bon, maintenant, il faut que je trouve un remplaçant. Normalement, j’ai un nouvel étudiant la semaine prochaine, à l’essai, mais il m’inspire confiance. Aller alors, assez parlé ! Passe le bonjour à Madame !

– À plus tard, Ange ! Bon courage !

Que disions-nous Mattéo ?

– Que les migrants on les voit sur les réseaux sociaux…

– Ah oui ! C’est évident. Ça ne se discute pas, oui. Mais, tu sais, je ne regarde pas trop la télé et je n’ai pas la connaissance que tu as grâce à Internet. Alors, pour moi ce n’est quand même pas évident. Je crois que je ne vais pas pouvoir en parler davantage. À moins que tu puisses m’en faire le portrait pour que j’en aie une image, un peu comme sur un écran ?

– Bon. Tu vois, hier, par exemple, j’ai partagé une vidéo où on voyait des migrants avec des gilets de sauvetage rouges dans un bateau qui les avait repêchés. Ils se seraient noyés si les marins n’étaient pas intervenus. Mais après, ils disent partout qu’on les reçoit bien ici. C’est sûr qu’ils vont tous venir parce qu’ils sont très pauvres et malheureux chez eux. Mais aussi c’est vrai qu’on ne peut pas laisser mourir noyés ceux qui arrivent.

– Ce serait inadmissible, en effet. Et, donc, ces migrants avaient des gilets rouges et ils étaient sur un bateau.

– Oui. On en a même vu sortir de l’eau. Il y en avait un qui ne savait pas nager ! Tu te rends compte la folie ? Traverser la mer sur une barque quand tu ne sais pas nager ? Il a fallu qu’un sauveteur plonge pour aller le chercher.

– Ah oui ! C’est terrible ! Mais, dis-moi, tu m’as parlé de naufragés là. Pourquoi dis-tu qu’il s’agissait de migrants ?

– Parce qu’ils étaient partis d’Afrique pour venir chez nous !

– Chez toi ?

– Non, enfin, en France… Euh… en Europe en fait…

– Et ça, c’était évident. On le voyait sur les vidéos ?

– Non, bien sûr. On les a juste vus dans l’eau et puis sur le bateau. Mais celui qui parlait expliquait en même temps.

– En voix off, c’est ça ?

– Oui. Le commentateur.

– Ce devait être très dur à voir mais très instructif à écouter ! Tu as regardé jusqu’au bout ?

– Oui… Pourquoi ?

– Parce que le film devait être très long !

– Oh non ! Tu sais, sur le Net, il faut que ça aille vite !

– Alors il n’y avait qu’un seul naufragé ou il s’agissait d’un couple peut-être.

– Non, non ! Ils étaient plus de cent, des hommes surtout, des femmes aussi. Il y en avait une qui était enceinte.

– Et le commentateur a raconté comment chacun avait déménagé ? Il les a interrogés l’un après l’autre pour savoir où ils allaient ? Ce qu’ils voulaient faire ? D’où ils venaient et pourquoi ils étaient partis ? Comment ils imaginaient leur pays d’accueil ? Tout ça ???

– Non. Il parlait pour eux. Il n’aurait pas eu le temps.

– Il a dit, au moins, de quel droit il parlait pour eux ?

– Non…

– Ah… Et tu as vu d’autres migrants ?

– Oui, oui, beaucoup. Une fois il y avait une vidéo sur les camps. Il parlait de « la jungle ».

– Le commentateur ?

– Oui, le commentateur. La vidéo montrait bien que les migrants vivaient dans la boue comme des animaux. Ça aussi, c’est un truc de migrants. Ils sont sales et n’ont pas besoin de nous. Ils vivent entre eux et ils veulent juste profiter des associations humanitaires. Ça se voyait sur la vidéo.

– C’était les mêmes migrants qui avaient fait naufrage ?

– Non, non ! Il y avait moins d’Africains. Ils étaient plutôt arabes. Ils venaient de Syrie ou d’Iran, par là-bas ; c’était des musulmans.

– Je ne comprends pas. La première vidéo montrait des migrants qu’on reconnaissait parce qu’ils étaient sauvés en mer. C’est ça ?

– Oui, c’est ça !

– Et la seconde montrait des migrants qu’on reconnaissait parce qu’ils vivaient dans un camp dans la boue.

– Oui.

– Et tu es certain qu’il ne s’agissait pas des mêmes personnes. Je ne sais pas. Le reporter aurait pu les suivre de la mer jusqu’au camp…

– Non, non ! Dans la mer il n’y avait que des noirs.

– Alors explique-moi comment on peut reconnaître des migrants qui ne sont pas les mêmes personnes, qui ne sont pas au même endroit, qui ne font pas les mêmes choses ? Voyons. Essaie de te rappeler. Ils avaient un bracelet ? Un insigne ? Quelque chose qui indiquait qu’il s’agissait de migrants ?

– Non, je n’ai rien vu de pareil.

– Mais tu sais tout de même qu’il s’agissait de migrants dans les deux cas. Tout à l’heure, tu disais que mon histoire de chat noir ne convaincrait personne parce qu’elle n’est pas assez évidente, mais là, excuse-moi, je ne comprends pas grand-chose ! Les migrants, on les voit, disais-tu, c’est évident ?

– Oui, oui…

– Mais maintenant, tu viens de me dire que tu n’as rien vu qui permettait de dire que les personnes filmées étaient des migrants tellement tout était différent d’une vidéo à l’autre.

– Oui, c’est vrai.

– Alors, voyais-tu des migrants ou ne voyais-tu pas des migrants ?

– Je sais plus. Je voyais des migrants mais ils étaient différents.

– C’était des migrants, mais tu ne sais pas trop pourquoi…

– Si, si ! Le commentateur le disait.

– Ah, je comprends mieux ! En fait, tu voyais ce que le commentateur te disait de voir !

– Non, ce n’est pas comme ça ! Il ne m’ordonnait rien ! Il expliquait, c’est tout !

– Tu l’as cru ?

– Oui, bien sûr ! C’est un professionnel ! Je ne crois pas n’importe qui moi ! Il y a tellement de fake news sur le Net !

– Tu le connais ?

– Non, mais je voyais bien sur les images ce qu’il me disait. C’est toujours comme ça les vidéos ! Tu es en retard d’un siècle pépé !

– Sans doute ! Merci de me le rappeler, bébé ! C’est vrai que quand j’étais jeune, on n’avait que des photos. Tu crois que c’était très différent ?

– Les vidéos, c’est plus vivant. Mais on a toujours des photos et puis tout ça ce sont des images.

– Qui ont besoin d’explication, sans doute ?

– Oui, les photos aussi avaient besoin d’être expliquées. Peut-être même plus que les vidéos !

————

– Dans mes livres de cours d’histoire, surtout, on voyait beaucoup de photos. Je me souviens d’une, c’était un petit garçon devant la porte d’une maison de rue. Tu imagines ? Avec trois marches pour arriver à la porte et une rampe en fer pour se tenir. On voyait aussi la façade qui continuait sur la gauche… enfin, à la droite du petit garçon puisqu’on le voyait de face. C’était un mur en briques, sans doute rouge mais la photo était en noir et blanc. Ce petit garçon était bien habillé. Ses vêtements semblaient neufs, un peu comme des habits du dimanche. Et puis c’était l’époque des bermudas, avec des chaussettes hautes et une veste, tout en laine. Il devait faire froid. L’hiver sans doute. Il avait une casquette, elle aussi en laine, fièrement posée sur sa tête et aussi une étoile jaune cousue sur sa veste du côté du cœur. Il souriait.

– Il était juif ?

– Oui, certainement. Mais, tu vois, cette photo pouvait se prêter à beaucoup de commentaires. Je te donne deux exemples.

On pouvait dire qu’il s’agissait d’un enfant de neuf ans ou de dix ans, en hiver 1943, à Paris, dans telle rue. Que cet enfant habitait ici ou qu’il venait rendre visite à ses grands-parents ou qu’il passait par là lorsque le photographe l’avait fait poser sur ces escaliers. On pouvait dire qui était le photographe, pourquoi il photographiait. Était-ce son père ? Sa mère ? Y avait-il beaucoup d’appareils photos dans les rues de Paris en hiver 43 ? À qui l’enfant souriait-il ? Pourquoi ? Pour être digne de ses beaux habits ? Et puis, s’il était juif, il ne portait pas ces beaux habits un dimanche, alors à quelle occasion les avait-il mis ? Tu vois que la photographie permettait effectivement de nombreuses explications.

Mais on pouvait avoir un autre genre de commentaires et, autant qu’il m’en souvienne, c’était plutôt ce genre qu’il y avait dans mon livre. On aurait dit alors que les juifs étaient obligés de porter l’étoile jaune comme le montrait cette photographie. Et on aurait pu continuer en disant que les enfants étaient encore insouciants alors que leur vie allait devenir terrible, ou bien qu’ils avaient encore le courage de sourire comme des héros et bien des choses de ce genre-là que la photo illustrait.

Si tu veux, pour simplifier, il y aurait eu des commentaires qui naissaient de ce que l’on voyait sur la photographie et d’autres, déjà prêts, qui s’appliquaient à la photographie. Tu vois la différence ?

– Oui, je crois. Dans un cas on voit d’abord et on cherche à comprendre ce qu’on voit, dans l’autre on comprend d’abord et on montre dans la photo ce qu’on a compris.

– C’est exactement ça ! Maintenant, dis-moi : laquelle de ces deux manières de commenter appelles-tu une explication ? Est-ce celle qui part de l’image ou celle qui s’applique à l’image ?

– Je ne sais, pas. Ce n’est pas clair !

– Voyons. Est-ce qu’une explication ne doit pas t’apprendre quelque chose, approfondir ta connaissance, la renouveler, t’apporter des informations ?

– Si, si, sinon le commentateur n’explique rien.

– En ce moment, par exemple, tous les deux en remontant le boulevard Kennedy, on essaie d’expliquer ce que signifie « migrants ». Donc, on ne prétend pas savoir, sinon on n’aurait pas besoin d’expliquer.

– Oui, c’est ça !

– Alors, est-ce que les deux manières de commenter la photographie du petit garçon sont des explications ou bien est-ce qu’il n’y en a qu’une, et laquelle ?

– C’est la première qui explique parce qu’elle nous donne des informations toujours plus nombreuses et, à chaque fois, à partir de la photo. Vraiment, quand on se demande à qui il sourit, qui l’a photographié, là, on cherche des explications. C’est sûr.

– Ce n’est pas le cas pour l’autre manière de commenter ?

– Non ! Non ! Quand on dit que le garçon est juif et que la photo le montre on n’apprend rien parce qu’on sait tout de suite de quoi il s’agit. On a dit le mot « juif » et on voit l’étoile juive. Alors on peut expliquer la vie des juifs et les lois antijuifs, mais ça, ça ne se voit pas sur la photographie. On explique le mot, mais pas la photo.

– C’est bien vu ! Je ne l’aurais pas dit comme ça, mais c’est bien vu !

– Et la photo, elle ne sert à rien alors ?

– Je ne sais pas. C’est à voir. Peut-être pouvons-nous chercher comme ceci : nous prendrions

le mot « juif » et nous appliquerions à ce mot la première manière de commenter. Il ne s’agirait pas d’expliquer la photo, cette fois, mais le mot. Nous pourrions faire encore une différence. Par exemple, on dirait que les « juifs » ont été persécutés, que les législateurs et la police ont délibérément choisi de les exclure de la société en promulguant des lois contre eux et en les marquant de l’étoile jaune. On pourrait raconter ce qu’ils ont subi, comment se comportaient leurs voisins ; leurs voisins « juifs » et les autres. On pourrait aussi parler des « Roms » qui n’ont pas eu la vie belle et de bien des choses comme ça.

Ou bien on pourrait dire qu’ils n’étaient pas si malheureux, qu’ils avaient eu des avantages pendant longtemps avec leurs banques et leur manière de rester entre eux pour comploter…
Tu es d’accord que dans les deux cas on aurait des commentaires du mot « juif » mais non pas de la photo.

– C’est vrai qu’elles n’apprendraient rien à propos du gamin, ni l’une ni l’autre. Mais la seconde est pourrie !

– Oui, oui. Je l’ai inventée pour ça, pour qu’elle soit dégoûtante.

– Elle est facho !

– C’est ça ! Facho ! Oui. Mais, en fait, on cherche à quoi sert la photo, te souviens-tu ?

– Oui, oui ! C’est vrai !

– Bon. Est-ce qu’entre le premier commentaire et le commentaire facho la photo change ?

– Non ! C’est la même, bien sûr !

– Est-ce que l’une explique davantage que l’autre ce qu’on voit sur la photo ?

– Non, toutes les deux parlent de ce qu’on ne voit pas. Elles partent toujours des idées qu’on a à propos de l’étiquette « juif » pour les appliquer à l’image.

– Pourtant, la première est acceptable alors que l’autre est pourrie.

– Oui… mais la photo, elle sert moins pour la première !

– Ah bon ?

– Oui. Si la photo n’était pas là ce serait pareil. L’explication serait toujours valable.

– Et pourquoi donc ?

– Parce qu’elle est solide !

– Solide ?

– Oui. Quand tu dis que les juifs ont été persécutés, c’est prouvé par des textes de loi, des documents, des témoignages. Ce sont les historiens qui le disent et ils ont étudié le sujet.

– C’est comme ça qu’on sait. Peut-être diras-tu avec moi que, même s’ils n’expliquent pas souvent la photo elle-même, les historiens expliquent au moins le mot « juif » ou « rom » que cette photo illustre ?

– Je ne vois pas bien où cela nous mène, mais oui, ça me semble juste.

– Soit. On est d’accord. Et le commentaire facho, lui, en revanche, il a besoin de la photo, dis-tu…

– Ah oui ! Parce qu’il n’y a rien qui prouve que les juifs avaient la vie belle, au contraire. Mais les fachos se servent de la photo pour faire croire à ce qu’ils racontent ! Celui qui a envie de dire que les juifs étaient heureux, ils diront « regardez le sourire de ce petit garçon » et ils penseront avoir une preuve alors qu’ils ne savent pas du tout d’où vient ce sourire. Et si on veut les contredire avec des arguments, ils n’écouteront pas et ils répéteront « regardez c’est le bonheur qu’on voit sur le sourire ». C’est comme si c’était évident !

Et c’est pareil avec les vidéos des migrants ! On dira ce qu’on voudra et c’est l’image qui sera chargée de faire croire que ce qu’on dit est évident. En fait, on s’en fout des images ! On s’en sert pour ne pas avoir à expliquer ce qu’on dit !

– Attention ! Ne t’emballe pas ! N’oublie pas qu’il y a des explications qui viennent des historiens.

– Oui, mais elles n’ont pas besoin d’image !

– Peut-être, mais elles sont souvent illustrées, comme dans le livre que j’avais au lycée.

– C’est vrai… Je ne crois pas que ce soit bien… Les historiens ne s’en aperçoivent pas, mais ils rendent leurs explications moins solides… Les journalistes font souvent pareil, et après on ne sait plus s’il faut les croire eux ou les fachos…

– Peut-être mais il faudrait étudier la question plus précisément. Sinon on va raconter des bêtises.

– Oui. Alors, on laisse les historiens et les journalistes.

————

– Pas encore. Ils nous apprennent beaucoup de choses, et puis ils pourraient aussi expliquer les images plutôt que de s’en servir comme illustration. Ce n’est pas parce qu’ils ne le font pas, ou pas souvent, qu’ils ne pourraient pas le faire. Mais, pour en revenir au mot « migrant » il faut encore se demander si les historiens, ou les journalistes, tu as raison, ont une explication solide comme celle qu’ils apportent au mot « juif » en France, en 1942. Pour ma part, je ne me souviens pas d’avoir entendu ce genre d’explication. Mais, c’est possible que ça existe et que je ne sois pas au courant.

– Ben moi non plus. Mais je n’ai pas vécu autant que toi !

– Saligaud ! Mais tu me fais penser à un truc. Je n’ai pas connu la guerre, sauf, justement, par le travail des historiens. Exactement comme toi, espèce d’ado ! Alors, voilà. On peut se demander tous les deux, ensemble, si le mot « juif » avait plus de sens pendant la guerre que le mot « migrant » aujourd’hui. Parce que, tout de même, ce migrant, on ne l’a toujours pas vu même en image sauf en considérant qu’il illustre un commentaire facho. Tu crois que c’était pareil pour les « juifs » ?

– Mais non ! Enfin, ce n’est pas la même chose ! On n’est pas antisémites comme pendant la guerre ! faut pas tout mélanger !

– Ce n’est pas de ça dont je te parle ! Bien sûr que les lois contre les migrants n’ont rien à voir avec les lois antijuifs ! Autre époque, autres mœurs, bien évidemment ! Non ! Ce dont il s’agit c’est de savoir si le mot « juif » avait du sens ou s’il s’agissait d’une étiquette.

– Ah oui ! Bien sûr qu’il avait du sens ! Sinon, les juifs n’auraient pas souffert comme ils ont souffert !

– Et tu crois qu’ils ont souffert parce qu’ils étaient juifs ? Ou bien qu’il fallait que quelqu’un souffre et qu’on a choisi ceux qui pouvaient recevoir l’étiquette « juif ».

– Un peu des deux, je crois. Ils n’auraient pas souffert s’ils n’avaient pas été juifs mais…

– Mais…

– … il n’y a pas eu que les « juifs ». Il y a eu les « Roms » aussi, et les « communistes », les « homosexuels » et… Non, en fait c’est l’inverse. C’est parce qu’on voulait faire souffrir qu’on a pris les juifs, les homos, les Roms, etc. comme boucs émissaires. C’est comme la vidéo. C’est parce qu’on veut justifier une idée sans fondement qu’on l’illustre par une vidéo.

– Ça peut être une idée généreuse…

– … ou pourrie. En fait, ça marche pareil. D’abord, il y a des gens qui veulent faire souffrir, ou aider au contraire, ou faire peur, et ils se servent des images !

– On s’éloigne peut-être de notre question. On se demandait si des historiens ou des journalistes pourraient expliquer le mot « migrant » et…

– Mais non ! Au contraire ! On y est ! Les historiens, ils expliquent comment des gens de tous les jours sont devenus des « juifs » ; c’est-à-dire comment le mot « juif » est devenu cette étiquette « juif » que les fachos ont illustrée avec les images de propagande parce que c’est une idée pourrie. Bon, eh bien, il faudrait qu’ils expliquent aujourd’hui comment des naufragés, des réfugiés, des exilés, des émigrants, hommes, femmes, enfants, qui viennent de pays différents, qui ont tous vécu des choses différentes et qui vont vers des vies différentes se retrouvent étiquetés par le mot « migrants ». C’est un mot louche, mais on y croit parce qu’il est illustré avec des vidéos. C’est ça que les historiens pourraient expliquer : comment un mot devient une étiquette ?

– Il y en a sans doute qui essaient de le faire, mais j’ai bien peur qu’ils arrivent nécessairement trop tard. Ça me semble le principe de leur travail, d’arriver plus tard. Les journalistes pourraient peut-être ? Mais… je ne sais pas, c’est à voir.

————

– Pourquoi les hommes ont besoin de faire souffrir comme ça ? Les juifs, les Roms, les homos, les migrants, à chaque fois c’est pareil. On colle une étiquette sur des gens ou des animaux, ou des pays même, et on les condamne au nom de cette étiquette. Je comprends mieux ton histoire de chat noir. C’est de la superstition.

– C’est sans doute quelque chose comme ça, mais pas tout à fait tout de même. Dans les deux cas, en tout cas, ce n’est pas les gens ou les choses qui sont la cause du jugement qu’on porte sur eux mais c’est l’inverse. C’est le jugement qu’on porte sur eux, un jugement superstitieux par exemple, qui condamne les choses et les gens.

– Ce n’est pas juste !

– Non, ce n’est pas juste. Mais, tu vois, je crois que tu as résolu ton dilemme. Et c’est bien, parce qu’on est de retour. Pile poil ! Attends, je mets le bavarois au frigo.

Hello, amore mio ! Tiens, ça, c’est un pain d’Ange ; une nouveauté. Un « pain libanais » sur l’étiquette mais syrien en réalité… enfin, fait par un syrien pour la Boul’Ange à Nice…

– On va le goûter, bien sûr, dit la grand-mère.

– Il fait super-beau et on a eu une sacrée discussion avec Mattéo pendant qu’on marchait. On parlait des migrants et on en est venu à la conclusion que ceux qui prétendent qu’il faut parler des migrants adoptent nécessairement le jugement qui fabrique le problème des migrants. Même s’ils ne sont pas fachos, ils répètent l’étiquette « migrants » et, immédiatement, ils ont en tête les images qui viennent pour illustrer cette étiquette. Et alors ils y croient. Comme tu disais, Mattéo, ça semble évident, il n’y a même plus besoin d’explication. Si on parlait des « réfugiés », ou mieux, des « nouveaux citoyens », ou des « résidents provisoires », nécessairement, on changerait de jugement et on vivrait autrement avec ces gens qui arrivent. Mais le mieux serait certainement de ne pas utiliser des mots étiquettes ou au moins d’en avoir beaucoup pour qu’ils se neutralisent les uns les autres.

– Tu as raison, je ne crois pas qu’un seul mot suffirait, répond Mattéo.

– Mais on préfère un mot construit par un jugement négatif, comme si quelqu’un qui change de pays de résidence était nécessairement un monstre, un truc sans identité, presque sans réalité, sur lequel on pourrait coller nos fantasmes. Ce n’est vraiment pas juste, tu as raison.

– Les migrants, en fait ils font peur…

La grand-mère reprend : Je crois plutôt que ce sont eux qui ont peur ! Non ?

– Oui, oui ! dit Mattéo. C’est sûr, avec leur ventre vide, c’est pas eux qui vont nous faire mal !

– Il y a sans doute des gens violents parmi eux, dit grand-père. Comme partout. Ce n’est malheureusement pas une spécialité qui vient avec les déménagements.

– Mais on a peur tout de même. Il n’y a pas de raison, mais on a peur.

– On a peur des migrants ? Ou bien on a peur et on essaie de soigner cette peur en la projetant sur ceux qu’on étiquette « migrants »… ou « chat noir » ?

– Le chat noir aussi, il fait peur. Mais non, c’est l’inverse qu’il faut dire : on a peur et cette peur on la justifie par le « chat noir » ou par le « migrant ». Enfin, ce n’est pas tout à fait pareil. Le chat noir, quand on est superstitieux, on l’évite. On ne peut pas lui faire de mal, sinon il se venge. Il est diabolique. On le craint mais on ne se sent pas à la hauteur. C’est terrifiant la superstition !

– Je vois ce que tu veux dire : les migrants, eux, on ne les évite pas. On les chasse…

– Oui, c’est comme s’ils avaient un pouvoir négatif, mais un pouvoir humain. Une sorte de force mauvaise contre laquelle on pourrait tout de même combattre…

– Entrer en guerre ?

– Oui, c’est ça ! On les imagine comme des ennemis. Ce n’est pas de la superstition, c’est de la guerre. Mais pourquoi ?

– Pourquoi ? Si c’est la peur qui commande, je crains qu’il n’y ait pas de bonne réponse et une infinité de mauvaises. La peur c’est une émotion aveugle et il n’y a pas de raison pour qu’elle condamne comme ennemis les roux plutôt que les bruns, les jeunes ou les vieux. Il lui faut des ennemis quels qu’ils soient et, après les « migrants », viendront sans aucun doute les « musulmans » puis les « homos », les « Roms » toujours, les « intellos », les « femmes » et encore d’autres. La question serait plutôt de savoir comment la peur apparaît. Comment cette envie de guerre arrive ?

– Tu crois que ce sont les médias qui la fabriquent ?

– Non. Les médias peuvent l’orienter, éventuellement, mais ils ne font que proposer un catalogue d’ennemis.

– Mais d’où elle vient alors cette peur de l’ennemi ?

– Dans l’embarras, prépare les plats dit le proverbe ! Je vais préparer les pâtes et je vous laisse vous débrouiller avec la guerre et la paix…

————

– Merci mon chéri ! Tu m’as mis dans le pétrin et il faut que je m’en sorte comme un bon pain ! Lâche !

– Mais je vous écoute pendant que je cuisine !

– Mouais ! Bon, je n’en suis pas certaine mais je ne crois pas que cette peur vienne de quelque chose comme une nature humaine. Même si elle n’est pas récente, elle ne remonte pas plus loin que la fin du 19e siècle. Il y a bien eu des guerres avant, mais elles n’étaient pas motivées par la peur ni par la volonté de supprimer l’ennemi. Il s’agissait plutôt d’une sorte de duel collectif, comme pour savoir qui était le plus fort. On attaquait pour dominer. Avec les migrants ou les Roms ou les homos on n’attaque pas pour dominer mais pour exclure, pour supprimer et c’est complètement différent.

– Et puis, dit Mattéo, si elle était dans la nature humaine tous les hommes auraient peur…

– Moi je n’ai pas peur, je crains dégun, dit grand-père… bon, je me tais !

– Concentre-toi sur le pesto, je crois que ce sera mieux ! On est d’accord… la nature humaine n’y est pour rien. En revanche, c’est fort possible que cette forme de peur soit liée à nos politiques. Pas seulement aux hommes politiques, quoique certains aiment l’entretenir, mais à notre régime politique.

– Comment ça ?

– Prenons l’exemple de la France. C’est un État, d’accord ?

– Oui, bien sûr…

– Eh bien, si la France est un État, alors, nécessairement, elle est fragile.

– Avec ce que l’État français nous fait subir et surtout aux pauvres et aux migrants ?

– Oui, oui. C’est précisément parce qu’il est fragile qu’il fait souffrir et qu’il fabrique la peur et sa guerre.

– Je ne comprends rien… Mais je crois que je fatigue…

– OK, j’explique. Si tu sens que tu t’endors tu me le dis.

Voilà, il faut commencer par cette question : qu’est-ce qu’il y a de commun entre un Lyonnais de la Tête d’or et un Basque de Saint-Jean Pied-de-Port, un Auvergnat qui fait du Saint-Nectaire et un Niçois qui fait de la salade, un retraité de Saint-Maclou qui écoute du rap à Aubervilliers et un gamin qui collectionne les cartes Pokemon à Brest ? Qu’est-ce qui fait d’eux des Français ? Attention ! Il ne s’agit pas de voir sur des images, comme une photo d’identité par exemple, l’illustration de l’étiquette « français » ! Non, non ! Mais de comprendre comment ils peuvent être français sans même se demander s’ils le sont ou pas. Parce que j’imagine que tu es comme ton grand-père ou moi, tu n’es pas toujours en train de te dire « je suis français, ça se voit sur ma carte d’identité », « je suis français, ça se voit sur ma carte d’identité », « je suis français, ça se voit sur ma carte d’identité ». Et c’est pareil pour le Lyonnais, le Basque, le retraité ou le gamin. Ils sont français sans avoir à se dire à eux-mêmes qu’ils méritent ou ne méritent pas l’étiquette « français ».

– Oui, bien sûr. Heureusement, sinon on serait tout le temps en train de se demander si ce qu’on fait est « français » et on ne ferait plus rien !

– C’est ça. C’est un peu comme la conduite d’une voiture : quand on sait conduire…

– Je sais, je passe bientôt le permis !

– Alors, oui, tu sais déjà que, quand on freine, on débraie. Sinon on…

– cale…

– C’est ça. Et si on devait se demander à chaque fois comment on conduit, qu’est-ce que c’est d’être conducteur… Eh bien…

– On n’avancerait pas !

– Voilà. Donc, d’un côté on ne cherche pas à illustrer une étiquette, une sorte de carte d’identité, mais de l’autre, il faut bien que quelque chose explique comment on peut être français sans même le chercher.

– Prise de tête ! Je t’écoute !

– En fait, les Français sont ceux qui se font eux-mêmes français, mais pas une fois pour toutes comme on passe un examen. Non, les Français, ils se font français tous les jours. En somme, on ne naît pas français, on le devient et on n’arrête pas de le devenir. Être français, c’est une forme d’action. Mais, attention, pas une forme imposée, héréditaire, qui serait commandée par les gênes ou quelque chose comme une nature française. Non, non ! La France n’est pas une nature, c’est une Nation. Ça veut dire qu’elle naît et elle est toujours en train de naître. Et si ceux qui la font vivre arrêtent de la faire vivre, eh bien, elle disparaît. Mais, à l’inverse, si des gens nouveaux viennent la faire vivre, elle naît encore, que ces gens aient l’étiquette « français » ou pas.

Je prends un exemple. Là, nous parlons d’un sujet important. Nous disons des phrases qu’on essaie de bien construire pour qu’elles soient claires.

– C’est clair !

– Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est quoi cette clarté ? Eh bien, je crois que c’est tout simplement que nous pensons que nos phrases doivent pouvoir être comprises par tous les gens qui parlent le français et même traduites dans d’autres langues.

– Oui, sinon ça ne sert à rien de parler !

– Ce n’est pas vrai. Souvent on parle juste pour être compris pas ceux qui nous entendent, avec des mots comme « trucs » ou « machin »…

– Ou en SMS ou en verlan…

– Comment ?

– Ce n’est rien t’es dépassée !

– Toi aussi, tu es déjà gâté ! Bon, tu vois où je veux en venir ?

– Oui, mais c’est mieux si tu conduis !

– Eh bien, on peut très bien vivre avec nos proches sans parler français ni aucune langue bien construite, aucune langue publique, si tu veux. On pourrait s’en tenir à des tournures approximatives, à des phrases sans verbe ou sans sujet, accompagnées de gestes, à des ordres bruts surtout, « donne-moi ça », « viens ici », « fais ci », « fais pas ça », et l’humanité ne disparaîtrait pas. En revanche, si on parle français c’est qu’on fait un effort pour faire vivre la langue française et faire naître la France avec elle. Alors tu comprends comment notre Lyonnais ou notre Basque peuvent être français sans avoir à se poser de question à ce sujet : tout simplement parce qu’ils se font français et ils font la France en même temps.

Je prends un autre exemple. Pourquoi, à certains moments, des millions de personnes vont travailler. Je ne te parle pas des ados rebelles qui glandent au lit…

– Non mais ! Oh ! Tu sais ce qu’il te dit l’ado rebelle ?

– En français s’il te plaît ! Mais je te l’ai dit, tu es déjà un vieux, toi. La preuve c’est que tu bosses pour pouvoir bosser plus tard !

– C’est pas faux !

– Donc si tu travailles et si les Français travaillent, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont le couteau sous la gorge. Ou plutôt, ils ne bossent bien que quand ils n’ont pas le couteau sous la gorge. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne travaillent bien que quand ils travaillent pour eux, comme ils veulent eux, quand ils veulent eux ! Si c’était ça, ils ne travailleraient pas parce que quand on est seul, on n’a pas envie de bosser. Et on n’en a pas besoin. Je ne te parle pas non plus de ce qu’on vit en ce moment et qui nous stresse, y compris les retraités, parce que bien souvent, même quand on travaille, on n’arrive pas à se nourrir, à se loger et à vivre comme n’importe quel animal arrive à vivre. On est alors réduit à l’état de bête, qu’on bosse ou pas. Ce n’est pas de ça que je parle, mais du fait de travailler pour être ensemble. Parce qu’on pourrait très bien vivre sur un petit bout de terre cultivée, à se raconter des histoires le soir en famille et à dormir pour digérer. Mais en a-t-on envie ?

– Même un ado rebelle ne voudrait pas. Ce serait trop la mort !

– Eh oui ! On est d’accord. Alors on invente le travail pour pouvoir s’éclater au travail. Pourquoi ? Parce qu’on y va en même temps que d’autres ; parce qu’on y parle français avec d’autres ; parce qu’on y rencontre des personnes qu’on aurait jamais connues ; parce qu’on fait de trucs de…

-… de ouf…

-… C’est ça, qu’on n’aurait jamais pu faire tout seul ou même en famille. Tiens, par exemple, on fait des routes qui joignent des endroits qui n’avaient aucune raison de se connaître : Lyon, Saint-Jean Pied-de-Port ! Il ne s’agit pas simplement de deux points sur une carte ! C’est deux lieux reliés par des routes qui, entre autres, font traverser le Massif Central. Et il se trouve que les gens, dans ces deux lieux, font l’effort de parler une même langue, de partager des connaissances communes, des feuilles de soins communes, des horaires communs. S’ils ne faisaient pas cet effort, crois-tu que tout ça existerait ?

– Bien sûr que non ! Tu vas me rendre fier d’être français ! C’est grave chelou !

– Non ! Moi j’y suis pour rien. Ce qui va te rendre fier, c’est de faire l’effort de comprendre les phrases françaises que nous prononçons ! Ça oui, c’est clair !

Tu vois toi-même que l’on peut être français sans étiquette, tout simplement en faisant vivre la France. Et tant qu’elle vit, eh bien, elle nous rend fiers sans même qu’on ait besoin de parler d’elle.

En fait, plutôt que fiers, je dirais qu’elle nous rend confiants. On a confiance dans ce qu’on fait, dans les autres, dans le passé et l’avenir. C’est ça. Quand la France naît, en retour, elle nous donne confiance. On pourrait s’en passer mais on est bien mieux avec parce que ce qu’elle apporte est énorme. Tu vois, faire une nation, française ou autre, c’est un peu comme si nos efforts étaient démultipliés par les millions d’efforts que les autres font.

– Et les émigrés peuvent en être, bien sûr !

– Bien sûr ! Plus on sera nombreux plus on sera confiants…

– Mais, s’ils ne veulent pas ?

– Comment ça ?

– S’ils ne veulent pas agir comme des Français ? Par exemple, ils sont là, mais ils continuent à vivre comme chez eux ! Sauf qu’ils profitent du confort de la France.

————

Grand-mère se lève alors, prend trois verres dans le buffet et les pose sur la table. Elle ouvre ensuite le réfrigérateur et en sort une bouteille de vin blanc, un Prosecco, qu’elle débouche. Elle réfléchit, se sert un verre et pose la bouteille sur la table. Grand-père remplit les deux autres et en tend un à Mattéo.

– Ta question est difficile, reprend-elle. Je ne suis pas certaine qu’elle se pose, mais je crois plutôt qu’elle en cache une autre.

– Comment ça ?

– Voilà. Je ne crois pas que cette question se pose dans la vraie vie, dès qu’on arrête de fantasmer. Comment un émigré en France pourrait-il éviter d’agir en Français ? Est-ce que tu peux l’imaginer, concrètement ? Il faudrait qu’il ne prononce pas un mot de français, qu’il ne se déplace pas dans les rues, qu’il ne fasse rien qui ressemble à un travail… Ça semble difficile. Il vivrait complètement reclus. Dans une chambre d’hôpital ? Et encore faudrait-il qu’il soit dans le coma. Ou alors dans un endroit reculé. Un désert où il pourrait se suffire à lui-même comme les animaux. Mais, dans ce cas-là, il ne serait même plus en France puisqu’il n’y aurait plus personne dans ce désert. Non, franchement, je ne vois pas comment ce serait possible et, telle que tu l’as énoncée, la question ne me semble pas se poser.

Elle devient plus concrète si on imagine que des émigrés viendraient en groupe avec leurs propres manières de faire. Comme ils vivraient entre eux, on pourrait supposer qu’ils peuvent ne pas habiter la France comme des Français.

– Oui, c’est ce qui fait peur. D’abord, ils viennent seuls, et puis ils appellent leur famille, et puis leurs amis sans même faire l’effort d’être français. Et comme ça, ils vivent comme des Roms, entre eux. Ils profitent de la France sans faire l’effort d’être français.

– Je comprends. Bon. Alors, dis-moi. Est-ce que c’est une spécialité des émigrés de ne pas vivre en Français ou bien, est-ce que, finalement tous ceux qui font l’effort de vivre en France peuvent, du jour au lendemain arrêter de faire cet effort ? Ils se comporteraient alors comme tu dis que se comportent les Roms, non ?

– Euh, oui… sans doute.

– Tu en connais peut-être, d’ailleurs, qui parlent un charabia que personne ne comprend en dehors de leur caste, qui ne fréquentent jamais les rues où nous marchons toi et moi et qui font travailler les autres plutôt que de mettre la main au charbon.

Mais aussi, si tu pars au Canada, à Montréal où on parle anglais, tu vas te retrouver avec des étudiants français comme toi, émigrés. Est-ce que vous ne parlerez plus français entre vous ? Est-ce que vous ne garderez pas des habitudes frenchies ? Et à cause de ça vous ferez peur aux Canadiens ? Tu crois vraiment ?

– Ben, non. Avec les Canadiens on a presque la même culture.

– Avec les Japonais aussi ? Et les Sioux aussi ?

– On est moins proches, c’est vrai…

– Et les Maliens ? Et les Peuls ?

– Ils sont beaucoup plus différents.

– Tu es certain ?

– Euh… non. En fait je ne sais pas…

– Bon. Tu ne peux pas connaître toutes les nations. Mais il y a une question à laquelle tu peux sans doute répondre. Si tu émigres dans une autre nation avec ta famille et des amis, nombreux, à quelle condition ferez-vous peur ? Est-ce que cette peur viendra parce que vous êtes différents ?

– Oui, mais pas n’importe où…

– Comment ça ?

– Ça dépendra du pays en fait.

– Est-ce que tu veux dire que la peur varierait en fonction de la nation que vous allez côtoyer ?

– Oui, c’est ça.

– Mais, vous, vous restez les mêmes, vous agissez de la même façon, toujours selon vos propres mœurs, en Français. Alors comment expliquer que la peur varie alors que vous, vous ne changez pas ?

– C’est qu’il y a des nations plus peureuses que d’autres en fait.

– On peut sans doute dire ça. Mais, tu vois, ce n’est donc pas les émigrés qui font peur. C’est plutôt la peur qui est plus ou moins là et qui fait que des différences inaperçues, ou même sympathiques, comme ce bon Prosecco et les pâtes au pesto, peuvent devenir des étiquettes qui désignent des ennemis.

– Encore l’histoire du chat noir ! Vous vous êtes concertés tous les deux ?

– Disons qu’on se connaît depuis longtemps, dit grand-père !

– Quel chat noir, demande grand-mère ?

– Je t’expliquerai… reprenez la discussion, le pesto s’impatiente.

————

– Bon. D’accord, reprend grand-mère. Ressers-moi un verre, s’il te plaît.

Merci.

Donc, nous disions que la peur ne vient pas des différences mais plutôt qu’elle est là et que c’est elle qui désigne les ennemis, qu’ils soient Roms, Français, LGBT ou femmes ou jeunes… Et je suppose que tu te demandes maintenant d’où vient cette peur. C’est là, me semble-t-il, la question qui était cachée quand tu faisais l’hypothèse des migrants qui ne voudraient pas faire comme les Français.

– Ben oui, oui. Mais je croyais que la peur venait d’eux et, en fait, elle est là avant et si ce n’est pas eux qui prennent les coups, de toute façon, elle en désignera d’autres. Ça fait peur ! Je veux dire, en fait… si ce ne sont pas les migrants ça peut être moi ou vous, ou n’importe qui sur qui on collera une étiquette « ennemi » ! C’est flippant !

– En tout cas, ça explique que beaucoup de gens se taisent et préfèrent regarder les migrants couler. Ils ont l’impression d’être en sursis au moins pour un moment, en attendant de savoir qui seront les prochaines victimes de la panique. Il semble que, plus on se fait discret, moins on agit, moins on a de chance d’être déclaré ennemi.

– Ah oui, mais ce n’est pas en restant cloîtrés qu’on rétablira la confiance !

– Tu comprends maintenant pourquoi je te disais qu’une nation est fragile ? Parce que, dès qu’elle commence à perdre confiance en elle, la peur s’installe et elle se désagrège. Alors que les immigrés viennent au pays de Verdi, par exemple, eh bien les Italiens qui occupent les médias méprisent la République de Verdi ; alors qu’ils ont appris à vénérer la liberté d’expression, eh bien les Français qui l’ont déclarée comme une liberté universelle se jugent en permanence les uns les autres et méprisent leur propre langue ; alors qu’ils ont appris des anglais que l’initiative paie, les Anglo-Saxons qui innovent se vendent eux-mêmes à quelques actionnaires toujours les mêmes… Les migrants qui ont risqué leur vie pour être italiens, français ou anglais, se voient refoulés au nom d’une peur qui n’est même plus italienne, ni française, ni anglaise.

– C’est vrai ce que tu dis. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi la peur s’installe. Elle doit être toujours là, en fait, parce que j’ai bien compris que la France naît en permanence et, donc, elle peut aussi bien arrêter de naître. Elle ne peut pas nous donner une confiance absolue, c’est sûr. Mais c’est un peu comme la terre : peut-être que demain elle s’arrêtera de tourner, mais comme il y a peu de chance que cela arrive on a confiance sans même avoir à se poser la question. Avec la France ce serait la même chose à certains moments, quand elle nous donnerait tout à fait confiance et puis, à d’autres moments, on pourrait croire qu’elle va s’arrêter.

– C’est à peu près ça, oui. Mais on ne contrôle pas le mouvement de la terre alors que la France dépend des gens qui la font vivre.

– Alors pourquoi elle ne nous donne plus confiance ?

– Je ne sais pas et je ne crois pas qu’on puisse savoir, parce que la peur, ce n’est pas une idée bien claire. C’est une émotion, comme la confiance d’ailleurs. Qu’est-ce qui fait que l’une remplace l’autre… c’est difficile à dire. Sans doute on peut penser qu’il y a des gens qui ont intérêt à ce que la peur s’installe parce que, comme nous le disions, sous son règne les gens vivent cloîtrés et deviennent aussi soumis que des moutons. Ils font bien tout ce qu’on leur demande pour ne pas être les prochains « ennemis » lorsque les « migrants » auront fait leur temps. Alors oui, certainement, la peur est un instrument très puissant de domination. Mais par qui ? C’est bien difficile à dire.

– Oui, désigner tel ou tel ennemi, ce sera toujours coller une étiquette qui renforcera la peur, de toute façon.

– Exactement. En revanche, on peut être vigilant et sonner l’alerte quand la peur s’installe. C’est alors qu’il faut reprendre et redoubler les efforts qu’on fait pour faire vivre la France, non pas en chassant des ennemis mais en se renforçant nous-mêmes.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien, par exemple, en faisant naître encore davantage la langue française, en la parlant, en l’écrivant, en la traduisant aussi. On peut encore retourner à l’école et rendre l’école à la France, non pas au nom d’une pureté du sang ou d’une histoire fondatrice ! Quelle connerie ! Mais pour que tous les petits qui y vont se racontent les mêmes bouquins, les mêmes problèmes, les mêmes histoires, les mêmes savoirs quand ils se rencontrent, à Nice, Lyon ou Saint-Jean Pied-de-Port ; pour qu’ils fassent la France par leur culture. Parce que si on limite les ambitions de l’éducation à des techniques comme lire, écrire et compter, eh bien, c’est certain, la France se perd et la confiance s’effondre.

Et aussi, payer des impôts, c’est faire la France…

– À condition qu’elle s’en serve pour donner confiance !

– Tu l’as dit !

– Mais on fait quoi avec ceux qui ne peuvent pas payer ?

– Quand la peur augmente, ils finissent toujours par être exclus. Même s’ils portent encore l’étiquette « français » sur leur carte d’identité, ils n’ont plus les moyens de faire vivre la France. Ils s’isolent, se referment et souffrent, et puis certains explosent parce que leur corps animal lui-même ne supporte plus leur emprisonnement. Alors ils préfèrent la guerre et c’est une loi de toutes les nations : plus elles excluent ceux qui les faisaient naître plus elles deviennent destructrices. Misère en dedans, guerre au dehors ! À l’inverse, on peut dire qu’une nation confiante c’est une nation qui permet à tous de payer des impôts. C’est peut-être là un principe fondamental. À voir.

– À table, dit grand-père !

– Juste une dernière chose, reprend la grand-mère… après je m’arrête, c’est promis.

C’est important parce qu’il me semble qu’un des signes qui montrent qu’une nation descend sur la pente de la peur, c’est, précisément, le souci qui de fixer ses frontières, de la protéger comme si elle existait par elle-même, gravée dans le sang ou dans le sol. Quand un Français cherche à savoir à quoi on le reconnaît comme français, il se perd déjà. On appelle ça le nationalisme, et c’est exactement la mort de la nation. Parce qu’on suppose qu’il y a des lignes sur la terre qui enferment la France ou l’Italie ou les Sioux ou les Peuls et, au nom de ces lignes, on prétend pouvoir déterminer qui est français ou malien. On dit, par exemple, que les émigrés viennent « chez nous » comme si notre nation était une maison avec des murs et des portes qu’on pourrait laisser ouvertes ou verrouiller. C’est un fantasme aussi grotesque que la superstition qui fait croire que la noirceur est la marque du diable. C’est un fantasme qui apparaît avec la peur, qui renferme la France, qui lui interdit de vivre partout dans le monde et en ce moment, c’est peut-être le fantasme le plus dangereux.

Bon, je me tais… J’ai faim de pasta !