Le refus du vaccin et la santé de la République

Le refus du vaccin et la République

 

Ce texte est un commentaire de la carte élaborée par le géographe Emmanuel Vigneron et un complément à l’article que la Fondation Jean Jaurès lui consacre

Cette carte et cet article se trouvent à cette adresse Internet : https://www.jean-jaures.org/publication/pourquoi-la-defiance-vaccinale-est-elle-plus-forte-dans-le-sud-de-la-france/

 

Il y a quelques jours de cela, le président de la République française a traité d’irresponsables ceux de ses concitoyens qui n’étaient pas vaccinés contre la covid 19 et a exprimé sa volonté de les emmerder. Cette grossièreté a suscité de nombreuses réactions indignées. Avec raison, certains commentaires ont renvoyé le président à son irresponsabilité, puisqu’il sème lui-même la zizanie parmi la population qu’il doit représenter dans son unité, ou encore parce qu’il est, avec son gouvernement, la cause de la misère de la santé en France. L’émotion humaine qui s’insurge ainsi contre toute discrimination et celle des citoyens qui savent que la paix publique est un bien aussi fragile que précieux guident ces réactions, à juste titre, mais je n’ai pas trouvé de condamnation étayée sur des raisons plus précisément centrées sur la non-vaccination. C’est pourquoi j’ai écrit ces quelques lignes.

Le président est un libéral, cela ne fait aucun doute. Il ne faut pas se tromper, cependant : pour ce libéralisme d’obédience capitaliste, la liberté n’est pas une valeur qui guide le peuple et les nations vers leur avenir, mais une donnée, un état de fait qui établit d’emblée que chaque homme est libre. La conséquence est immédiate : si chaque homme est libre, il est responsable de son état. S’il est esclave, c’est qu’il l’a voulu, et s’il est banquier, c’est qu’il l’a voulu. Ainsi, le libéralisme définit-il notre humanité comme un individualisme de la volonté et notre Nation comme une simple addition de quelques millions de ces volontés individualistes.

La condamnation des “non vaccinés” est précisément fondée sur ce principe de l’individualisme libéral : un “non vacciné” n’est rien d’autre qu’un individu qui ne veut pas se faire vacciner. Et comme, dans cette accumulation des individualismes que l’on appelle population ou Nation, s’est malheureusement glissé un virus, eh bien, chaque individu doit vouloir la santé comme tous les individus de cette accumulation. À l’inverse, celui qui ne veut pas sa propre santé individuelle conformément à la santé de tous ne peut pas être compté dans la population saine et il est donc contre elle. Il est lui-même un virus. C’est simple. Il n’y a pas à chercher plus loin et le président montre l’exemple : tout individu vacciné doit, tout comme lui, juger et condamner chacun de ceux qui ne le sont pas.

Le problème qui apparaît alors tient en ce que ce fondement du libéralisme masque la réalité de nos motivations à la manière d’une idéologie qui recouvre des pratiques peu avouables. Car, si l’on y prête attention, il nous faut admettre que les actions qui relèvent de notre pure volonté individuelle sont extrêmement rares. Nous allons chercher le pain par habitude, nous parlons français parce que nous avons appris à parler français et la plupart de nos pensées sont des héritages, certains remontant à des temps archaïques. Il ne s’agit pas de dire que nous sommes déterminés à la manière d’une pierre qui roule sous l’effet de la pesanteur, car ces habitudes, ces expériences et ces héritages sont multiples et complexes, si bien que nous devons faire des arrangements entre eux. Ainsi, si nous avons bien une certaine manière de nous débrouiller avec nous-mêmes qui nous éloigne du déterminisme, cette manière ne fait pas pour autant de nous une volonté individualiste. Nous sommes en réalité des personnes compliquées bien davantage que de simples individus.

Cette constatation revient à dire ce que le président libéral et tous les péremptoires qui l’applaudissent voudraient ignorer : nous agissons en tant que personnes, c’est-à-dire en relation avec ce que l’on appelle nos milieux. Notre environnement nous invite à prendre certaines décisions plutôt que d’autres et ces décisions le confirment en retour dans sa valeur de condition de notre vie.

Une fois que nous avons reconnu cela, il redevient possible de comprendre ce qui se passe et, en l’occurrence, comment des personnes peuvent ne pas décider de se faire vacciner.

Nous découvrons alors deux raisons qui expliquent cette “non vaccination”. La première n’est pas très surprenante et on peut la décrire comme une défiance socio-économique vis-à-vis des institutions de la République et, ici, des institutions de santé. En observant leur lieu de vie, on peut dire que les non-vaccinés sont très souvent des personnes qui n’ont pas ou n’ont plus les moyens de vivre dans un milieu conditionné par ces institutions. Les quartiers dits “populaires” s’accordent ici avec les déserts ruraux : on y apprend à vivre sans compter sur la République. En particulier, on ne fréquente le corps médical que lorsqu’il y a urgence et pour cela on va aux urgences hospitalières. Et si celles-ci risquent de devenir payantes, eh bien on n’ira même plus se faire soigner. On se débrouillera autrement, jusqu’à ce que le SAMU soit obligé d’intervenir. On comprend alors que, dans ces conditions de vie, la décision de se faire vacciner puisse ne pas paraître légitime. Car, hors des institutions, on sent que le vaccin et son virus sont ailleurs. Ils concernent un monde qui n’est pas le nôtre, un monde dont nous avons pris l’habitude de nous passer et qui intervient maintenant comme un monstre dans le monde que nous nous sommes construit et dans lequel notre personnalité s’est construite.

Les articles qui parlent de cette défiance sont nombreux. Des études sociologiques et de psychologie sociale ont certainement été menées aussi, mais on trouvera aisément les arguments nécessaires pour la décrire dans les journaux locaux. Car c’est dans la proximité que la République manque et c’est là où ses institutions sont misérables que la misère conduit les habitants à s’en méfier. Aussi, dès que l’on prête attention à ces conditions locales, on comprend que les vitupérations ne feront qu’augmenter le rejet d’une République qui ne se manifeste que pour juger et “emmerder”. On comprend aussi qu’à l’inverse, c’est en construisant ou en reconstruisant des conditions de vie républicaines qu’il sera possible d’enrayer la défiance qui motive le refus du vaccin. Il faudra certainement longtemps pour y parvenir, deux ou trois générations peut-être, car la destruction de la vie publique est déjà très avancée. Mais, quoi qu’il en soit, cette reconstruction est la seule voie possible pour la vie de la Nation.

 

Cette défiance socio-économique, cependant, ne suffit pas à expliquer la répartition géographique des non-vaccinés. Le géographe Emmanuel Vigneron l’a mise en évidence, mais a aussi découvert une disparité entre les régions du nord et celles du sud de la France. Dans le Sud-est et le Roussillon, et aussi dans les Alpes, le Quercy ou la Dordogne, les habitants sont plus réfractaires au vaccin. Cette méfiance ne provient pas seulement de la désertification de la vie publique, mais semble aussi être due à un héritage historique et culturel. La Fondation Jean Jaurès l’analyse ainsi comme le maintien d’une mémoire rebelle motivée tant par le souvenir de persécutions paysannes et religieuses et par la prohibition de la langue d’oc lors de l’unification de la France, que par des vagues récentes d’implantations de personnes en rupture avec le modèle de la consommation urbaine. L’installation de ces populations et leur refus du vaccin révèlent alors un nouveau clivage au sein de la République : les personnes qui demandent une vie alternative aux normes majoritaires ne trouvent pas d’autre moyen que le déménagement et la défiance pour s’accorder avec leur personnalité. Encore une fois, il devient évident que la résorption de ce clivage ne passera pas par un “emmerdement”, lequel ne fera au contraire, qu’aggraver la fracture de la Nation.

Enfin, il faut ajouter une dernière dimension à cette seconde raison susceptible d’expliquer la non-vaccination. Dans le Sud, de Perpignan à Nice, la tentation “rebelle” croise une sympathie pour le Rassemblement National. Alors que les électeurs de cette extrême droite qui vivent dans le Nord suivent les consignes de l’État, ceux du Sud s’en méfient ouvertement. Et l’on comprend que c’est encore cette défiance qui motive le refus du vaccin et que les emmerdements que souhaite le président ne feront que la renforcer.

 

L’idéologie de la volonté individualiste ne pourra pas masquer ces difficultés politiques dont le refus du vaccin est le symptôme, sans avoir à user de coercitions qui seront ressenties comme des violences illégitimes. Et ces violences aggraveront les difficultés sans aucunement y remédier, justifiant, pour les dogmatiques libéraux, de nouvelles coercitions et, donc de nouvelles violences. Aux pulsions d’emmerdement, il faut donc substituer un souci de comprendre, d’écoute et de soin. Car on ne soigne pas des personnes contre leur personnalité, pas davantage que l’on ne fait le bonheur d’une nation contre son unité.