Écrits sur l’éducation

Bertrand Russell

Bertrand Russell est l’un des plus importants philosophes du 20è siècle.
Les éditions écosociété publient cet hiver quelques-uns de ses écrits sur l’éducation.
Les historiens de la philosophie y trouveront leur compte, les professeurs de mathématiques aussi,

 

mais ces textes s’adressent avant tout à un public de citoyens, tout simplement.

Écrits sur l’éducation – Bertrand Russell ; Une anthologie préparée et présentée par Normand Baillargeon et Chantal Santerre
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne)
par Normand Baillargeon, André Bernard, E. de Clermont-Tonnerre, Camille Santerre-Baillargeon, Chantal Santerre et Denis Vernant

Les Éditions écosociété, 2019

 

Voici un extrait pour vous mettre en appétit :

 

Pages 32, 33

On dira que la joie des aventures mentales doit être rare, que peu d’êtres peuvent l’apprécier et que l’éducation ordinaire ne peut pas tenir compte d’un bien si aristocratique. Je ne le crois pas. La joie des idées aventureuses est beaucoup plus fréquente chez les adolescents que chez les hommes et les femmes faits, elle est très commune chez les enfants et se développe naturellement pendant la période où ils croient encore aux contes de fées et à la fantaisie. Elle est rare dans la vie habituelle, parce que tout est fait pour la tuer pendant les années d’éducation. Les hommes redoutent la pensée plus que tout sur la Terre, plus que la ruine, plus même que la mort. La pensée est subversive et révolutionnaire, destructive et terrible, la pensée est sans pitié pour les privilèges, les institutions établies et les habitudes confortables, la pensée est anarchique et sans loi, indifférente à l’autorité, sans souci vis-à-vis de la sagesse éprouvée des âges. La pensée regarde dans l’abîme infernal et n’est pas effrayée. Elle voit l’homme faible, atome entouré par des profondeurs sans limites où règne le silence ; et pourtant, ce petit atome a une attitude fière, comme s’il était maître de l’univers. La pensée est grande, agile et libre, elle est la lumière du monde et la principale gloire du genre humain.

Mais si la pensée doit devenir la possession de la multitude, et non le privilège de quelques-uns, il faut en finir avec la peur. C’est la peur qui retient les hommes, l’angoisse que leurs croyances tant aimées ne soient que des chimères et que la preuve soit faite de la malfaisance des institutions sur lesquelles ils vivent, la peur qu’on ne démontre qu’eux-mêmes sont moins dignes de respect qu’ils ne le croyaient. « Si le travailleur commençait à penser librement au sujet de la propriété, alors qu’adviendrait-il de nous, les riches ? Si le jeune homme et la jeune femme pensaient librement aux questions sexuelles, que deviendrait la moralité ? Si le soldat osait penser librement à la guerre, qu’en serait-il de la discipline militaire ? À bas la pensée ! En arrière ! Allons dans l’ombre des préjugés, afin que la propriété, les mœurs et la guerre soient sauvées ! Mieux vaut que les hommes soient stupides, fainéants et tyranniques, plutôt que de les voir penser librement : car si leurs pensées étaient libérées, peut-être ne seraient-elles pas conformes aux nôtres. Et ce désastre doit à tout prix être évité. » Ainsi raisonnent, dans les profondeurs inconscientes de leur âme, ceux qui s’opposent à la pensée. Et ainsi agissent-ils dans leurs églises, leurs écoles et leurs universités.

Aucune institution inspirée par la crainte ne peut engendrer la vie. L’espérance, et non la peur, est le principe créateur dans les affaires humaines. Tout ce qui a fait grandir l’être humain résulte de l’effort accompli pour s’emparer de ce qui est bon, et non de la lutte pour éviter le mal. C’est parce que l’éducation moderne n’est pas inspirée par une grande espérance qu’elle donne rarement de grands résultats. Le désir de conserver le passé plutôt que l’espoir de créer le futur domine les esprits de ceux qui contrôlent l’enseignement de la jeunesse. L’éducation ne devrait pas viser à un enregistrement passif des faits accomplis, mais à une activité dirigée vers le monde que nos efforts doivent créer. Elle devrait être inspirée, non par le désir mélancolique de voir renaître les beautés éteintes de la Grèce et de la Renaissance, mais par une vision lumineuse de la société future, des triomphes que la pensée remportera dans les temps à venir, et de l’horizon toujours s’élargissant que l’homme s’ouvre sur l’univers. Ceux qui seront instruits dans cet esprit seront remplis de vie, d’espoir et de joie, capables d’apporter leur part dans la conception d’une humanité moins sombre dans l’avenir que dans le passé ; ils auront foi dans le resplendissement que l’effort humain peut créer.