Éléments de philosophie première

 

Marc Tamisier

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Avant-propos en forme de billet d’humeur

 

J’avoue que, souvent, je ne sais pas quoi faire de mes textes. Leurs propos concernent des notions générales, les rapports des hommes aux choses, aux savoirs, aux images aussi, mais précisément, c’est cette ampleur qui les rend apparemment abscons et qui m’enferme dans la solitude. Pourtant, il n’y a rien d’original à parler des liens entre les choses et les hommes. Déjà, les Grecs étudiaient le cosmos et, partout sur terre, les philosophes se penchent sur le sujet.

Alors, pour être moins seul, je pourrais rejoindre ces philosophes… à condition de les trouver. Mais où ? Les institutions — en nombre extrêmement limité — ne mangent pas le même pain que moi. Elles sont d’abord des lieux de pouvoir où l’intérêt de la recherche passe après celui des postes à gagner, postes qui sont, il est vrai, si rares que la concurrence en vient à produire les autorités en lieu et place des auteurs eux-mêmes. Aussi s’exerce-t-on davantage, dans les Universités, à transmettre ces petits domaines conquis par promotion que le goût des principes premiers ou celui des conséquences les plus vulgaires. Et ainsi, la philosophie devient le commentaire des commentaires d’une œuvre placée au panthéon des dieux pensants, parce que le commentateur des commentaires peut alors revendiquer pour lui-même la très haute protection d’un Grand Penseur. Il parlera, par exemple, des principes mécaniques universels, mais tels qu’ils sont exposés par Thomas Hobbes, commentés par le plus grand nombre de professeurs et magistralement compris par Monsieur le Professeur largement émérite. Et la question n’est pas ici d’étudier la mécanique métaphysique, ses enjeux et ses fondements, mais de commenter le commentaire de Monsieur le Professeur, car tel est le sésame pour le remplacer bientôt comme autorité autorisée, semble-t-il par Hobbes lui-même.

Est-ce mieux dans d’autres secteurs de recherche ? La misère est telle que j’en doute. Partout, la compétition et le mandarinat paraissent être la règle. Mais aussi, la philosophie a ce caractère qui la rend unique et auquel je tiens, de n’avoir pas de bornes, pas d’objet qui limite son propos, sauf, précisément dans les milieux autorisés. Les autres facultés sont des facultés de savoir. Certainement, elles deviennent philosophiques lorsqu’elles se posent la question de leur ampleur ou de leurs enjeux, mais ces questions ne viennent qu’après épuisement de leurs propres méthodes et, surtout, des besoins qu’elles satisfont et qui justifient leurs subventions. Elles n’existent qu’à ces conditions et c’est conformément à ces besoins qu’elles ont produit des savoirs absolument géniaux et nécessaires.

Mais la philosophie, elle, se pose d’emblée la question de son objet et elle n’est rien d’autre que la recherche de cet objet. Celui qui la pratique n’a pas donc d’autre autorité que sa valeur d’auteur. Dans ce sens, elle est au moins aussi proche de la littérature que des sciences. Avec cette différence, cependant, qu’elle ne peut même pas compter sur un public parce que le philosophe énonce souvent des paroles que l’on n’attend pas, qui ne viennent pas confirmer ce qui était déjà dit, et qui, au contraire, tendent plutôt à bousculer les habitudes.

Le philosophe est donc a priori assez solitaire. Mais « solitaire » ne signifie pas « seul ». Bien au contraire, s’il a besoin de se retirer pour construire sa philosophie, ce n’est pas par goût de la solitude, mais pour refonder les hommes et leurs rapports aux choses. Aussi est-il toujours heureux de partager ses propos et, à l’inverse, malheureux de ne pas trouver d’autres philosophies à écouter. Ce n’est pas qu’il ait envie de bavarder ou de débattre, mais plutôt que les paroles philosophiques se tranchent nécessairement les unes les autres pour repartir de plus belle, telles des branches bien taillées qui donneront de plus belles fleurs.
Ce besoin de partage et d’écoute peut-il passer par une publication sur Internet ? C’est ce que j’espère et, quoi qu’il en soit, je ne crois pas avoir d’autre choix. Alors voici, en guise de propositions philosophiques quelques remarques que je voudrais partager.

 

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Éléments de philosophie première

Le point de rupture avec nos habitudes serait une inversion de priorité entre l’espace et le temps. Au lieu de considérer que le temps est une dimension supplémentaire de l’espace, nous dirions qu’il n’y a d’abord que du temps et que l’espace provient de ce temps. Ou encore, plutôt que de parler d’espace-temps, nous parlerions de temps-spacialisé.

Pour préciser ce dont il s’agit quand nous parlons de temps, nous pouvons faire une petite expérience sensorielle. En fermant les yeux, au repos, ce n’est pas l’espace que nous ressentons d’abord, mais une sorte de flux. De plus, nous pouvons interrompre ce flux pour revenir à la lecture de ce texte, par exemple.
Maintenant, nous remarquons aussi que la sensation de ce temps-flux n’est pas régulière. Elle n’a rien à voir avec une succession bien lisse d’instants tous égaux les uns aux autres, voire infiniment brefs. Et l’on ne peut vraiment pas penser à ce temps sous la forme d’une ligne continue. Certains moments semblent paisibles, à un tel point que nous ne les ressentons presque pas, voire pas du tout lorsque nous dormons ; d’autres, au contraire, sont très vifs, très denses, en tension.
Lors de ces instants, nous sentons plus ou moins fortement que le temps pourrait se disperser et que nous faisons l’effort de maintenir une sorte d’unité, quelque chose comme une durée. Et puis nous relâchons cette durée pour sentir un nouvel instant tout neuf, lequel va durer plus ou moins en fonction de notre effort, mais pas seulement. Certains instants, en effet, durent plus que d’autres et nous font durer avec eux sans que nous ayons à faire l’effort de nous faire durer nous-mêmes.

Nous pouvons alors dire que le temps est fait d’instants — que nous sommes nous aussi faits d’instants — qui durent plus ou moins et qui sont plus ou moins tendus par une sorte de force de dispersion que nous contenons plus ou moins. Et chaque instant porte dans sa durée la trace sensible de ses tensions, chaque nouvel instant étant aussi à la fois une mémoire de celui qui le précède et qu’il maintient, et un oubli de certaines tensions qui étaient apparues durant cet instant d’avant. Autrement dit, l’instant nouveau est d’une part la mémoire du temps et, d’autre part, ce qu’il n’est plus parce que cela a été abandonné, oublié.

Ce jeu de l’oubli et de la mémoire introduit dans chaque durée des sortes de différentiels de tension entre ce qui est conservé sans effort aucun, simplement porté par le temps, et ce qui dure de manière plus ou moins difficile parce qu’il tend plus ou moins à disparaître et doit être contenu. De sorte que ceci, qui est conservé malgré qu’il tende vers l’oubli, peut-être repris dans la mémoire et garde, pendant ce temps où il peut être repris, une sorte de pose. Il n’est pas hors du temps, il reste dans sa durée, mais à l’état de position en attente, à l’état d’espace.

L’espace serait alors cela, le maintien de tensions en attentes, dont certaines s’oublient et d’autres se transmettent d’un instant à l’autre. Bien sûr, nous parlerons aussi, bientôt, de l’espace à trois dimensions dans lequel nous positionnons habituellement les choses et même les hommes, et que nous concevons comme un espace vide. Mais ici, retenons simplement que l’espace est, pour l’instant ou par ailleurs si l’on veut, une plastique différentielle entre des tensions de durées. Il change à chaque instant et ne se maintient qu’à proportion de ce que cet instant fait durer comme étant en attente entre la mémoire et l’oubli.

D’une certaine manière, par conséquent, le temps est donc bien antérieur à l’espace. Celui-ci naît de celui-là et il le suit dans toutes ses tensions, rétentions et distensions. Mais nous devons concéder que cet espace ne concerne que les instants qui posent des traces en attente. Il y a peu de chance que la terre (la matière ou la planète, peu importe), par exemple, soit intéressée par cette attente. Elle est certainement une trace du temps et à ce titre elle pourra disparaître dans l’oubli, mais elle dure sans avoir à faire l’effort qui contient plus ou moins les instants de ce temps qui la trace. Pour elle — pour autant que l’on puisse parler pour elle — l’attente n’existe pas et le temps n’est qu’un seul instant ; elle commence avec lui et finira avec lui.
En revanche, l’espace intéresse les durées qui, en plus d’être tracées par le temps se tracent elles-mêmes et que l’on peut appeler des instants de vie. Ces instants-là, dans leur durée, maintiennent en attente et en position des tensions et des différentiels de tensions entre mémoire et oubli. On peut dire qu’ils modèlent le temps en une plastique spatiale.

Les tensions en attente ouvrent alors une autre antériorité, car l’espace qu’elles produisent devient un temps au sein du temps, un temps propre à la vie, à partir duquel elle peut modeler ses durées en reprenant telle tension ou telle autre, en se faisant elle-même mémoire de telle trace ou oubli de telle autre. Cet espace est maintenant, au sein du temps, le temps des possibilités de la vie. Et ce temps de la vie est devenu un différentiel de tensions que l’on peut qualifier de « vitales » entre l’espace des possibilités que la vie s’offre à elle-même et la durée que le temps continue de tracer, quoi qu’il en soit.

L’espace est alors, pour la vie et seulement pour elle, un espace de possibles à partir desquels elle pourra modeler sa propre durée au sein de l’instant que lui apporte le temps. Ces possibilités sont ce que l’on appelle des images et ces images elles-mêmes durent plus ou moins selon les tensions vitales qui les animent.

Bien souvent, la vie ne solidifie pas l’espace. Il dure peu et épouse la mémoire et les oublis du temps, conservant en attente les possibilités de tracer la vie dans la mémoire du temps, mais guère plus. La vie se joue dans la tension entre la durée qu’elle retient et celle qui la porte et, le plus souvent, elle conserve cette tension à un degré faible, voire le plus faible possible. Elle se repose sur le temps, pourrait-on dire.

Ainsi, les images semblent très peu intéresser ce que l’on appelle la vie végétale. Pour autant que l’on puisse parler pour elle, son espace, bien que nécessaire, s’efface très très rapidement. Ses images ne durent pas et constituent un espace extrêmement malléable, si bien qu’il jouit d’une autonomie extrêmement réduite par rapport au temps qui fait durer les végétaux. Ses possibilités sont immédiatement réalisées ou, au contraire, oubliées ; et, quoi qu’il en soit, elles sont immédiatement renouvelées. Leur temps se trace, mais leurs traces n’ont pas le temps de se tracer elles-mêmes.

La vie animale, quant à elle, peut alors être caractérisée par des rétentions du temps plus ou moins importantes. Non pas qu’elle puisse aller à l’encontre du temps — cela n’a pas de sens — mais plutôt qu’elle produit des mémoires plus ou moins durables, plus ou moins longues. Ses images sont plus autonomes et plus nombreuses que les images végétales, puisqu’elles ont leurs propres durées au cours desquelles d’autres images sont mémorisées dans des imbrications plus ou moins hiérarchisées. Et elles sont donc plus cohérentes entre elles, parce qu’elles sont le fruit d’une mémorisation incrémentée d’instant en instant. De telle sorte que les images animales forment des temporalités spatialisées plus ou moins autonomes au sein du temps. Elles racontent, en somme, les mythes des vies animales possibles.

Il est certainement très difficile, pour une telle vie, de sortir du mythe qui commande sa temporalité vivante. Ce mythe est, en quelque sorte, sa culture et ses instants vivants sont toujours des réalisations des images de cette culture. C’est à partir d’elles que la vie forme ses réalités, ces manières bien à elle de construire des mémoires vivantes.

Il est, dès lors, très ambitieux de prétendre parler au nom de la vie en général ou, même, pour une autre vie que celle de notre propre culture, en dehors de nos propres images. Ce n’est sans doute pas impossible, puisque toutes les vies ont en commun un principe de rétention du temps. Mais le fait est que les mots pour dire cette rétention en général sont vite épuisés et réduits à des abstractions hors culture difficilement compréhensibles.
Il convient cependant de s’appliquer de temps à autre à ce travail sans perdre courage, tout en sachant que ni la vie ni le temps ne seront jamais tout à fait exposés. Cette limite est d’ailleurs bienheureuse, car, si nous pouvions rompre avec notre mémoire ou, c’est la même chose, avec notre culture, nous serions tout simplement morts et oubliés à jamais.

Loin d’être des fardeaux, notre temps, notre mémoire, nos images, nos mythes et notre culture sont les conditions de possibilité de notre vie.

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Voilà pour aujourd’hui. Dans un prochain texte, il sera question de l’espace vide dans lequel nous plaçons habituellement les choses, non pas pour montrer qu’il est l’espace en lui-même, mais au contraire, pour comprendre comment notre culture a pu et peut encore le construire à partir du temps de nos mythes.