Itinéraire d’une mélancolie

un livre photographique de

Didier Bizet

Préface de Cédric Gras

Les Editions de Juillet
Chantepie, Juillet 2018

Création et maquette : Studio Bigot
Impression : Jelgavas Tipografijia

Itinéraire d’une mélancolie sur le site des Éditions de Juillet

 

Le site de Didier Bizet

Dider Bizet a traversé la Russie sur les traces d’un immense roman : Docteur Jivago. Il en a rapporté des photographies et certaines font maintenant un livre, un beau livre : Itinéraire d’une mélancolie.

Je m’apprêtais à vous parler de ce livre qui vous permettra de reconnaître l’étrangeté russe et, par là même, notre propre étrangeté. Car c’est le privilège des grands livres de nous enseigner la modestie, de nous montrer que nous ne sommes pas le monde, que l’on peut être Russe et vouloir le rester, avec ce que cela implique de bonheurs et de colères, de privations et de combats.

Et puis j’ai relu la postface de Didier Bizet, postface dans laquelle il explique son itinérance. À cette occasion, il cite un extrait de La Transsibérienne de Hervé Bentégeat. Ce texte est si beau et si juste que je me permettrai de le recopier dans quelques instants.

Je voudrais seulement apporter quelques précisions sur cette « mélancolie » russe, parce qu’elle n’est pas triste. De notre côté de l’étrangeté, souvent, les sentiments de nostalgie ou de mélancolie sont associés à des maladies de l’âme, à des larmes que l’on verse sur un passé perdu à jamais et l’on pourrait croire que la Russie pleure ses tsars ou son communisme triomphant, que la mélancolie serait le signe d’un désir de retour du passé. Or, ce n’est pas de cette mélancolie-là qu’il s’agit.

La Russie est nostalgique de son propre présent. Elle l’était déjà avec Pouchkine, elle l’était encore avec Eisenstein, elle l’est toujours dans les photographies de Didier Bizet.
C’est certainement difficile à comprendre pour celles et ceux qui croient que l’histoire efface le passé, qu’il faut repeindre un mur lorsque la peinture est écaillée, qu’une voiture doit se changer tous les deux ans ou encore que Youri Gagarine est mort. Mais nous devons reconnaître combien cet effacement permanent qui nous met, pour certains, en joie, peut être étrange pour des étrangers, pour des Russes par exemple.

Et, de notre côté, nous devons reconnaître que la mélancolie russe n’a rien d’un tourment passéiste. Elle est calme, patiente. Elle est ce vieux couple qui regarde au loin un paysage perdu dans le flou de la profondeur de champ. Leur pays est là et il est là-bas. Nous, nous ne le voyons pas nettement, mais eux le voient et le vivent dans leur corps. Leur Russie est un territoire si immense et qui, pourtant, leur donne un sens, ici, à tous les deux. Ils sont tout petits, mais elle les grandit. Et leur mélancolie n’est donc pas historique, ou, plutôt, elle n’est historique qu’en tant que son histoire raconte l’espace russe. Les photographies de Didier Bizet le disent avec force. Elles sont d’une justesse exceptionnelle – et superbement imprimées -, car, oui, la mélancolie russe ne peut se reconnaître qu’au travers d’un itinéraire. 

Mais voici, maintenant, l’extrait de La Transsibérienne de Hervé Bentégeat (Plon, 2004) :

De nouveau, cette impression d’être hors du temps. Plus d’horaires, plus de jours, plus de nuit. Je traverse des bourgades où rôdent les ombres d’Ivan le Terrible, de Potemkine, de Cholokov… Tout est délavé. Ce pays aurait besoin d’un grand coup de peinture. Mais j’aime cette Russie vermoulue. J’aime ce tiers-monde occidental, cette Afrique enneigée. Je l’aime pour ces millions de petites gens qui se débrouillent entre la misère et la corruption, entre le vent et le froid, entre la culture et la barbarie, pour ses beautés blondes en fourrure et ses ivrognes fatalistes, pour ses chauffeurs de taxi qui récitent du Lermontov, pour ses savants smicards et ses seigneurs de guerre, ses vieux-croyants et ses nouveaux riches, ses babouchkas édentées et ses fonctionnaires en demi-solde, ses tigres sibériens et ses cosmonautes… Pays trop vaste, trop rêveur, trop bordélique, pays de bric et de broc, de places Rouges et de marais fangeux, de palais d’Hiver et de palais de vent, de Kremlin et de crèmes tartares, de fleuves-mers et de trains fantômes, de ciels terreux et de steppes célestes, de blizzards et de canicules…

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial