Contribution à la politique économique (note 1. v.1.)


Avertissement : ce texte est très condensé. Je m’en excuse, mais je crois que nous sommes dans un de ces moments où la main doit tenir serrés tous ensemble de nombreux ballons afin que nous nous élevions assez haut pour reconnaître où nous sommes.
Cela dit, il va de soi que j’essaierai d’éclaircir autant que possible les obscurités, n’hésitez donc pas à laisser un commentaire.

MT

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Il est possible de distinguer trois strates d’économie, chacune étant caractérisée par une fonction monétaire : les échanges, la finance et la bourse.

Avant d’en venir à chaque strate, il est important de comprendre comment elles s’articulent.
D’une part, les échanges rendent possible la finance qui rend possible la bourse, alors que les échanges eux-mêmes ne rendent pas possible cette troisième strate boursière.
D’autre part, comme en retour, la finance peut gouverner les échanges et la bourse peut gouverner la finance. Cette gouvernance peut aller du simple profit occasionnel jusqu’à l’asservissement total.

Quant à la monnaie, on peut dire qu’elle est l’image du futur, ou encore que les monnaies sont des possibles futurs : c’est en effet à travers elles que les futurs sont envisageables et c’est par elles qu’ils seront réalisés.
Ainsi, la strate des échanges est réalisée grâce à une monnaie de réserve, la finance grâce à une monnaie de crédit et la bourse par le truchement d’une monnaie de spéculation.

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Les échanges et la monnaie de réserve

 

La monnaie de réserve permet aux communautés d’organiser leurs échanges dans le temps en fonction de la culture que leur passé leur a enseignée. Ces réserves servent à pallier aux manques saisonniers ou prévisibles en fonction de l’expérience accumulée de génération en génération.

Ici, le futur est une modalité du passé et il convient de bien le distinguer de ce que nous appellerons bientôt l’« avenir », lequel caractérise les monnaies nées du crédit et de la spéculation.

Les économies d’échange présentent deux caractéristiques non exclusives :
– la monnaie d’une communauté est réalisée dans des matériaux qui n’entrent pas dans les échanges demandés par la mémoire culturelle. En effet, si ces matériaux peuvent servir de réserve c’est qu’ils sont, relativement à cette culture, à la fois inutiles et durables. La monnaie est donc absurde au sein de l’économie et c’est précisément parce qu’elle n’a aucun sens qu’elle peut remplir sa fonction monétaire.
– les éventuels surplus de réserve, relativement aux besoins établis par l’expérience pour l’état présent, sont éliminés. Les guerres de prestige, le prestige du luxe, les potlatchs permettent cette consumation des richesses en surplus.

 

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La finance et la monnaie de crédit

 

La monnaie financière est la monnaie créée par le crédit. Elle est produite pour un futur prévisible bien qu’il n’ait jamais été vécu et, par conséquent, bien qu’aucune mémoire et aucune culture ne puisse le prescrire.

Ce futur est radicalement différent de celui des économies d’échange, c’est pourquoi nous l’appellerons plutôt un « avenir » ; nous dirons ainsi que le crédit produit la possibilité de l’avenir et que la monnaie financière est l’image de cette possibilité.

Les économies financières présentent deux caractéristiques complémentaires :
– l’avenir que prépare le crédit doit en permettre le remboursement, sans quoi il ne serait pas même envisageable. Par conséquent, les économies financières sont nécessairement associées à des lois contraignantes qui garantissent ces remboursements avenirs. Ce sont des économies de législation.
– La monnaie financière est créée par des banques dont la fonction est, précisément, d’inventer en même temps la durée à venir du crédit et la quantité de monnaie attendue à l’issue de cette durée du fait du remboursement ;
– Finalement, la monnaie financière apparaît sous la forme d’une matière garantie par les lois et leur police. Elle s’apparente à un sceau.

Les économies d’échange permettent les monnaies financières sans la moindre réticence puisque, précisément, elles ne peuvent pas prévoir l’avenir que le crédit produit. Et, ainsi, les communautés des marchés d’échange ne peuvent pas résister au gouvernement des banques.
En revanche, les marchés financiers n’auraient aucune réalité s’ils n’apportaient qu’un crédit toujours reporté. La monnaie qu’ils créent au moment des remboursements semble donc jouer le même rôle que les monnaies d’échange y compris au sein des marchés d’échange.
On peut donc dire qu’en apparence au moins, les marchés financiers constituent un progrès, puisqu’ils se substituent aux marchés d’échange et, de plus, leur apportent une augmentation de monnaie liée à l’avenir qu’ils inventent.

Cette substitution est cependant illusoire. Certes, il est possible d’y croire tant que le crédit fait système, puisque les quantités de monnaie remboursées sont alors elles aussi des monnaies issues de crédits. Ainsi, les banques se remboursent elles-mêmes et le marché, en fin de compte, est perpétuellement augmenté de tous les crédits en cours.
Cependant, puisque ce système repose sur la garantie du remboursement, il fait faillite lorsque celle-ci faillit. Et cela peut arriver par défaut de législation, que celle-ci soit corrompue dans sa conception ou qu’elle soit soumise à une imprévisibilité de l’avenir qu’elle ne peut plus assurer. (Nous allons voir bientôt que la monnaie boursière produit une telle instabilité.)

C’est précisément lorsque le crédit faillit que l’illusion se révèle, car les quantités de monnaie créditées subsistent alors même qu’elles ne seront jamais remboursées dans le cadre des marchés financiers. Il reste donc deux solutions : ou bien elles doivent être sacrifiées au titre de surplus des marchés d’échange, mais encore faut-il que ceux-ci existent, au moins dans les mémoires ; ou bien ces surplus doivent trouver une forme matérielle au sein de l’économie d’échange elle-même, mais leur quantité étant colossale par rapport aux marchés de cette économie, les exigences liées aux surplus financiers la condamnent alors tout entière, à commencer par ses réserves.
Bref, lorsque le système bancaire faillit, il ne reste rien des marchés d’échange, à moins que leurs cultures aient été assez préservées pour renaître et remettre en place l’économie.

 

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La bourse et la monnaie spéculative

 

La monnaie boursière est la monnaie créée par la spéculation. Elle invente un avenir augmenté, au-delà des possibilités de remboursement garanties par les lois.

Une économie boursière présente deux caractéristiques complémentaires :
– la bourse accroit la quantité de monnaie créditée par les banques en la créditant à son tour (la forme la plus connue de ces surcrédits est l’« action »). Son marché ne repose donc pas sur des lois qui garantissent le remboursement de ses crédits spéculatifs, car de telles lois, par définition, ne peuvent accompagner qu’un avenir prévisible et, donc, une monnaie financière. Il reste que les gains spéculatifs relèvent d’une économie de contrats de droit privé.
– alors que les lois qui garantissent la monnaie financière sont encore liées aux conditions particulières des États qui les énoncent et les font respecter, les justices de droit privé ne dépendent d’aucune autre police que celles qui font respecter les contrats entre individus (que ceux-ci soient des personnes « physiques » ou « morales »). Par conséquent, en même temps que la monnaie boursière instaure une économie privée, elle exige une justice et une police universelle.
– finalement, les quantités de monnaie boursière sont seulement des manifestations d’une économie hors-sol, un simple chiffre à deux faces : l’une pour le numéro de contrat, l’autre pour le gain.

Les rapports entre la monnaie spéculative et la monnaie financière dépendent de la prééminence du droit législatif ou du droit privé.
Lorsque le droit privé l’emporte sur le droit législatif, il peut sembler que la spéculation apporte un surplus de crédit aux marchés financiers. Mais, même dans ce cas, le gain est illusoire, car le risque peut tout aussi bien transformer ce gain en perte. Dans la mesure où les quantités de monnaie produites par spéculation dépassent ce que le marché financier peut garantir, ces quantités n’ont pas de réalité par elles-mêmes sauf à se traduire in fine en monnaie financière. Mais comme elles sont en surplus, toutes ne pourront pas être traduites et cela ne dépend pas du droit, mais des faits.

Tant que les individus qui spéculent pensent pouvoir faire confiance au droit privé, ils peuvent croire s’enrichir, faire croire que le marché s’enrichit et que la spéculation est, par conséquent, un bienfait pour l’humanité (étant entendu que l’humanité, ici, n’est que la somme comptable d’individus sans culture). Mais dès que cette confiance s’ébrèche, l’ensemble de la spéculation se brise, car il n’y aura pas de crédit pour tout le monde. Seuls les premiers spéculateurs qui se présenteront aux guichets des banques pourront retrouver le gain auquel le droit privé leur permet de prétendre. Les autres ne pourront rien contre le fait de leur perte.

Par principe, la spéculation construit donc un marché perpétuellement soumis au risque de la crise. Ce marché ne perdure qu’en ce qu’il est soutenu par un droit privé qui peut mettre à son service à chaque faillite de la confiance toutes les richesses des marchés financiers et même des marchés d’échange. Sa temporalité, nécessairement, oscille entre l’accroissement aussi exponentiel qu’inutile et le sauvetage qui ravage les économies bancaires et d’échange.

Inversement, dès qu’un État émet une législation qui prend le pas sur le droit privé, la confiance de tous les spéculateurs s’effondre. Ils se précipitent alors vers les banques des États qui continuent à se soumettre aux dictats de leur individualisme égoïste pour récupérer autant de finances que possible, privant ainsi les marchés financiers de ces États de leurs crédits et les marchés d’échange de tous les échanges que ces finances auraient permis. Bref, des banques ferment, des entreprises ferment, des familles n’ont plus ni argent, ni maison, ni nourriture, mais la totalité des crédits financiers restent dans les mains des spéculateurs qui sont prêts à rejouer leur gain lorsque la confiance sera revenue.

 

Pour le dire autrement, en guise de conclusion,  la spéculation est un outil de colonisation globale par lequel ceux qui affirment que l’humanité n’est faite ni de peuples, ni de communautés, ni de sociétés, ni de nations, mais seulement d’individus reliés par des contrats dominent le monde.

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