Conte d’initiation à la philosophie

Marc Tamisier

Vous pouvez télécharger le fichier .pdf en cliquant ci-dessous

 

Shéhérazade était une jeune femme d’une trentaine d’années, peut-être un peu moins. Elle n’était ni trop riche ni trop pauvre, ni trop belle ni trop moche, ni trop aimée ni malaimée. En somme, jusqu’ici tout lui avait réussi, tout simplement parce qu’il n’y avait pas de raisons pour qu’il en fût autrement. D’autant plus qu’elle avait une sœur que leurs parents avaient appelée Sophia avec laquelle elle s’entendait vraiment très bien. Celle-ci était plus jeune d’une dizaine d’années. Elle avait en Shéhérazade une confiance absolue et disait d’elle qu’elle était la chance de son enfance. Il est vrai qu’elle avait grandi dans l’aura de son ainée, laquelle avait toujours su l’écouter, l’aimer et l’aider. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi je parle au passé, car rien n’a changé entre elles jusqu’à aujourd’hui.

On parlait beaucoup, dans leur pays, d’un homme d’une grande sagesse. Il habitait une grande maison dans un quartier élevé, mais on disait de lui qu’il vivait de rien. Et c’est vrai qu’en toute simplicité, il recevait ses visiteurs dans un modeste salon meublé de deux chaises et d’une pauvre table sur laquelle reposait un seul livre. La langue et même l’écriture de ce livre étaient inconnues de tous, sauf, semble-t-il, du sage lui-même. Et l’on venait de loin pour le consulter. Partout circulaient des recueils de ses maximes, souvent faites de citations rassurantes sans doute empruntées au livre, citations qui avaient d’autant plus de succès que leur sens était évident. En somme, il avait réussi par la voie de la sagesse, une voie qui ne pouvait qu’apporter le bonheur ou au moins la santé, car, depuis qu’il était arrivé au pays, il apparaissait toujours jeune et en forme. Ses plus grands admirateurs lui donnaient le titre de Grande Sagesté, titre qu’il refusait, évidemment.
Cependant, sur les réseaux sociaux et même dans les médias certifiés, une rumeur se répandait. Sa Sagesté ne recevait plus de visiteurs et personne ne l’avait plus vu ni entendu depuis plusieurs jours. Ceux qui avaient essayé de lui rendre visite avaient trouvé porte close. On hésitait à ouvrir, car on espérait que le sage serait simplement entré dans une phase de méditation. Il s’était déjà absenté de la sorte par le passé, mais pas aussi longtemps à vrai dire.

Ce matin-là, Shéhérazade vit venir à elle sa chère sœur  avec la mine des jours de grande question. Elle fit un thé pour que Sophia ait le temps de trouver les mots. Parce qu’ils sont délicats, les mots. Il ne faut pas leur manquer de respect. Ce n’est donc qu’après l’infusion, lorsque le thé fut servi que Sophia posa la question pour laquelle elle était venue voir sa sœur : « je me demande comment être heureuse. »
Shéhérazade connaissait trop bien Sophia pour supposer une simple inquiétude passagère. Elle lui demanda néanmoins si sa question venait du fait qu’elle n’était pas heureuse en ce moment ou même depuis longtemps. « Non non, ce n’est pas ça du tout, lui répondit sa sœur. Je suis très heureuse, c’est pas ça. C’est plutôt que je vais voyager, vieillir, rencontrer des tas de gens, tout ça, et tu ne seras pas toujours là. Mais je sais pas trop ce que je veux dire non plus, tu sais. Peut-être que c’est pas du bonheur que je veux parler… »
Shéhérazade voyait à peu près, mais pas vraiment ce qu’elle voulait dire. Et surtout, la question lui semblait parmi les plus difficiles qu’elles aient eu à discuter depuis bien longtemps. C’est alors que lui vint l’idée de consulter le grand sage dont on parlait tant ces derniers temps. Sophia lui fit remarquer que, si l’on en parlait beaucoup en ce moment, c’était justement parce qu’il avait disparu. Pour autant, elle ne parvint pas à la dissuader. Bien au contraire, l’idée d’un entretien avec le grand homme, peut-être le dernier que celui-ci accorderait, provoqua chez les deux sœurs une sorte de soif d’aventure, quelque chose comme la recherche d’un trésor qui risquerait de disparaître à tout jamais après la mort de Barbe Bleue.

Ce matin-là, Sophia et Shéhérazade abandonnèrent donc les verres de thé et prirent le bus. Le soleil n’était pas vraiment au rendez-vous, mais peu importe, ce n’est pas lui que les deux sœurs comptaient visiter. La rue montait, de lacet en lacet jusqu’à l’entrée de ce qui avait été autrefois un village et qui ne se distinguait plus maintenant que par quelques vignes entre deux zones urbaines. Une fois descendues du bus, elles furent vite devant la porte du sage, au fond d’une ruelle paisible et fleurie. Visiblement, elles étaient seules à tenter leur chance de bon matin : elles pensèrent que les grands admirateurs n’osaient pas prendre le risque de découvrir la vérité. Car effectivement, personne ne venait leur ouvrir, même après qu’elles eurent sonné de plus en plus longtemps.

Shéhérazade serait sans doute repartie, mais c’est Sophia qui, cette fois, la tenta. « Et si… » dit-elle, et cela suffit à ce qu’elles se retrouvent toutes les deux en train d’enjamber une fenêtre mal fermée. Elles comprirent vite qu’elles mettaient le pied dans ce salon dont avaient parlé les visiteurs. Les deux chaises et le bureau étaient là ainsi que le livre, toujours aussi incompréhensible.

Sophia poussa alors une porte et quelle ne fut pas leur surprise de voir des richesses en nombre. Des broderies fines, des peintures renommées, des meubles précieux et toutes sortes de bibelots dorés, dont certains étaient toujours emballés dans du papier cristal noué par des rubans argentés. Shéhérazade ne put retenir un sifflement non pas d’admiration, mais plutôt de stupéfaction. La simplicité du grand homme en prenait un coup ! Elles se trouvaient toutes les deux dans une sorte d’antichambre de la vérité, d’une vérité qui ne semblait pas belle à voir ni à entendre.

Les deux sœurs se regardèrent, un instant prises de panique. Cependant, elles n’entendaient pas le moindre bruit. Personne n’avait réagi au sifflement pourtant bien sonore dans la maison silencieuse. Le sage était-il encore ici ? Et surtout, encore en vie ? Après tout, si on leur demandait des comptes, elles pourraient répondre qu’elles avaient ouvert les portes pour enfin savoir ce que Sa Sagesté était devenue, question que tout le monde se posait et dont la réponse leur vaudrait certainement des éloges sur les réseaux voire même un passage en prime time sur un média certifié.

Elles poussèrent donc une nouvelle porte et ne virent pas grand-chose jusqu’à ce que Sophia trouve l’interrupteur. À ce moment précis, toutes les deux poussèrent un cri terrible, car ce qu’elles voyaient était terrifiant. Sur le lit gisait un squelette en parfait état, nettoyé de la tête aux pieds, les os blancs comme un calcaire au soleil. Ce squelette-là ne datait pas d’hier. Mais les visiteuses n’étaient pas au bout de leur surprise. Avant que Sophia ne revienne de sa surprise, Shéhérazade lui tapait sur l’épaule et lui montrait, suspendu à un cintre, ce qui semblait être un costume de peau, et qui était bel et bien la peau qui avait habillé la jeunesse du sage durant de si nombreuses années. C’en était trop, cette fois. Ni la renommée sur les réseaux ni la gloire d’un prime time ne pouvaient justifier qu’elles restent une minute de plus dans cette chambre qui, de toute façon, ne changerait plus avant longtemps.

 

Le sage était mort parce que le sage n’avait jamais vécu. Ce jour-là Sophia et Shéhérazade rentrèrent à pied. Elles n’en revenaient pas, mais elles ne gardaient aucune terreur du spectacle qu’elles avaient vu. Car, après tout, celui qui est mort sans jamais avoir vécu ne provoque pas la peur, mais plutôt la défiance. « Comment est-il possible que personne n’ait rien vu pendant toute sa vie ? » dit Shéhérazade. Et Sophia de reprendre « Il a été vivant aux yeux de ceux qui voulaient le croire ! » « Ça, c’est sûr ! » « En fait, c’est eux qui se trompaient eux-mêmes en cherchant des réponses à tout et, surtout, de ces maximes soit disant éternelles qu’ils répétaient partout comme des leçons de sagesse. » « Mais oui, tu as raison ! En fait, quand on trouve une réponse, du moins en matière de sagesse, c’est qu’elle est morte… » « Depuis toujours ! »

« Mais nous on est bien vivante ! » Sophia éclate de rire : « Aller vient, je vais faire du thé ! Nous en aurons bien besoin, parce que maintenant, je sais que le bonheur n’est pas dans la réponse, mais dans la recherche du bonheur, tout comme la sagesse n’est pas dans le salon de Sa Sagesté, mais dans la recherche de la sagesse. Ne dis pas non ! Je sais que tu seras la première à te jeter avec moi dans l’aventure de la philosophie. »